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FORESTS NEWS
Une réfugiée du camp de réfugiés de Ngam porte son bébé pendant qu’elle coupe du bois avec une machette. Photo : ONU Femmes/Ryan Brown
In-depth   /   4 Nov 2020

Un partenariat avec les réfugiés et les communautés d’accueil pour protéger les forêts du Cameroun

Dans les zones affectées par les déplacements de populations, le bois énergie joue un rôle central dans la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance des réfugiés et des populations qui les accueillent. Il est par conséquent crucial de trouver des solutions qui d’une part renforcent les avantages socio-économiques de cette ressource, et d’autre part réduisent au maximum la dégradation des forêts et la déforestation.

Ce travail fait partie du projet Gouvernance des paysages multifonctionnels en Afrique subsaharienne (GML) du CIFOR, financé par l’Union européenne.

Le bois énergie, une denrée précieuse pour les populations déplacées ​

Lorsqu’un nombre important de réfugiés ou de personnes déplacées dans leur propre pays s’installe au sein de nouvelles communautés ou de camps, la hausse brutale de la demande en ressources naturelles peut entraîner localement des effets socio-économiques et environnementaux graves.

Le bois énergie sert généralement à préparer les repas et à faire bouillir l’eau, mais le ramassage irraisonné de bois ajoute à la pression déjà subie sur l’utilisation des sols et les écosystèmes.

Lorsque les essences d’arbres utilisées comme bois de chauffe viennent à manquer, il faut aller les trouver plus loin. Ces pénuries frappent durement les femmes et les jeunes filles, car le ramassage de bois est typiquement une tâche qui leur est dévolue. Au-delà de cette corvée domestique supplémentaire qui se substitue à d’autres activités, telles que l’agriculture ou l’éducation, le fait de marcher sur des distances toujours plus longues les expose à un risque accru de harcèlement et d’agression à mesure qu’elles s’éloignent de chez elles.

La course aux ressources naturelles, devenues rares, tend également à aggraver les tensions. Selon une enquête menée en 2014 au Tchad, en Éthiopie, au Kenya et en Ouganda, 30 pour cent des réfugiés se sont retrouvés en conflit avec les communautés d’accueil au cours de ramassage de bois.

Une femme cuisine dans le camp de réfugiés de Ngam. Photo: ONU Femmes/Ryan Brown

Les difficultés d’accès au bois énergie peuvent avoir un effet néfaste sur la sécurité alimentaire et la nutrition des populations, limitant la consommation d’aliments nutritifs qui prennent beaucoup de temps à cuire, comme les céréales et les haricots.

Les familles déplacées se retrouvent parfois dans des situations où elles n’ont pas d’autre choix que d’écourter le temps de cuisson, réduire le nombre de repas et ne plus faire bouillir l’eau, et ce au détriment de leur santé. Elles utilisent aussi parfois des combustibles alternatifs, qui peuvent émettre des fumées dangereuses, par exemple des résidus agricoles tels que des feuilles, des brindilles, des épis de maïs et des bouses de vache. Dans le pire des cas, elles doivent acheter du bois de chauffe, ce qui représente une dépense considérable pouvant les obliger à sacrifier d’autres besoins fondamentaux.

Face à cette situation, permettre aux populations déplacées et aux communautés d’accueil de répondre à leurs besoins en énergie, dans un environnement sûr et durable, se révèle désormais une urgence d’ordre humanitaire.

Il est indispensable de trouver de nouvelles solutions permettant d’améliorer l’accès à des sources durables en bois énergie, et de soutenir les communautés d’accueil et les autres parties prenantes pour contenir autant que possible les impacts humains sur l’environnement, tout en améliorant la protection et la qualité de vie des réfugiés.

Vue du camp de réfugiés de Ngam. Photo : ONU Femmes/Ryan Brown

« Tous les réfugiés, les communautés d’accueil et les structures de soutien devraient être en mesure de satisfaire leurs besoins en énergie de façon durable, sans crainte ni risque pour leur santé, leur bien-être et leur sécurité personnelle, tout en limitant autant que possible leur impact sur l’environnement. »

– HCR

Podcast : Why the energy and food nexus is critical in refugee contexts (anglais)

 

Point sur : L’Afrique centrale

Depuis 2012, près de 610 000 personnes ont fui la guerre civile qui fait rage en République centrafricaine. La majorité d’entre elles ont trouvé refuge dans les pays voisins, parmi lesquels le Cameroun, la République démocratique du Congo et le Tchad. Le Cameroun accueille plus de 290 000 réfugiés centrafricains, aujourd’hui installés dans les villes, les villages et les sites de réfugiés.

 
Women carry bundles of firewood along Cameroon’s National Road 1. Photo: Arnauld Chyngwa/CIFOR
A woman stands near a collection of firewood gathered from outside the refugee camp. Photo: UN Women/Ryan Brown

La région de l’Est Cameroun, la plus grande division administrative du pays, mais aussi la moins peuplée, a absorbé le plus grand nombre d’arrivants. L’augmentation rapide de la population et de la demande en ressources naturelles a ajouté une pression supplémentaire sur la région et les moyens de subsistance dont elle dispose, générant des querelles continues sur l’utilisation des terres entre les réfugiés et les communautés d’accueil.

Depuis 2013, Garoua-Boulaï, à l’instar des autres villes et villages proches de la frontière avec la République centrafricaine, est submergée par l’afflux massif de réfugiés. Un camp a été érigé dans le village de Gado-Badzéré ; il abrite actuellement plus de 25 000 personnes. Toutefois, la plupart des réfugiés se sont dispersés dans le paysage, et installés parmi les communautés d’accueil.

Garoua-Boulaï et Gado-Badzéré se trouvent dans la zone de transition forêt-savane du pays, une région particulièrement sensible aux perturbations anthropiques et à la fragmentation du paysage. La concurrence à laquelle se livrent les différents groupes d’utilisateurs pour leurs activités agricoles ou pastorales par exemple fragilise ce paysage.

Dans le camp de Gado-Bazéré, la plupart des femmes ramassent le bois de chauffe pour leurs familles. L’unique alternative durable à disposition consiste en un type de charbon écologique produit localement. Cependant son prix de 300 francs CFA (0,54 USD) le kilo le rend inabordable pour une grande partie des réfugiés.

De nombreuses familles vendent du bois de chauffe au bord de l’autoroute pour gagner un revenu supplémentaire. Photo : Ahtziri Gonzalez / CIFOR

À l’extérieur du camp, le commerce de bois de chauffe et de charbon de bois est fréquent. On trouve beaucoup de fagots de bois de chauffe et de sacs de charbon de bois à vendre au bord de la route nationale 1, la voie principale reliant Garoua-Boulaï à Bertoua, la capitale régionale. La production et la vente de bois énergie constituent un revenu complémentaire substantiel pour les agriculteurs.

Mais après des années de ramassage de bois incontrôlé, la dégradation des forêts et des surfaces boisées commence à se voir. Les essences privilégiées pour le bois énergie, parmi lesquels les karités (Butyrospermum parkii), le prunier d’Afrique (Prunus africana) et l’azobé des savanes (Lophira lanceolata), sont de plus en plus difficiles à trouver.

Les femmes prennent la parole sur les défis de l’épuisement des ressources

Maïmouna Bouba
Maïmouna Bouba

Maïmouna Bouba : Un homme a prétendu que mon bois de chauffe lui appartenait

Depuis son arrivée à Gado-Badzéré il y’a sept ans, Maïmouna Bouba a fait l’expérience d’une lutte quotidienne pour récolter du bois afin de cuisiner et se laver. Aujourd’hui, le bois est devenu plus rare qu’auparavant.

« Nous [femmes réfugiées] devons parfois marcher très loin », dit-elle. « Nous ne possédons pas de champs où nous pouvons récolter du bois, donc nous devons aller en brousse et nous salir ».

La tâche déjà « salissante » le devient encore plus après les feux de brousse, car les cendres tachent les corps et les vêtements des femmes qui continuent de se déplacer pour les récoltes.

C’est aussi un défi pendant la saison des pluies, car le bois de chauffe devient humide et couve lorsqu’il est allumé, au lieu de s’enflammer : « Nous allumons le feu avec beaucoup de difficulté ; nous l’attisons au point que nos yeux rougissent », a déclaré M. Bouba.

La récolte du bois est également risquée, même si elle est effectuée en groupe. Les femmes rencontrent souvent des problèmes avec les hommes et les propriétaires fonciers. Une fois, M. Bouba marchait avec un groupe de dix autres femmes, chacune portant un fagot de bois. Elles ont été arrêtées par un homme qui les somma de lui donner tout leur bois, prétendant qu’elles l’avaient récolté dans son champ, donc qu’il lui appartenait.

Laissant le bois à l’homme, les femmes sont rentrées chez elles les mains vides. Elles sont ensuite allées se plaindre auprès du chef local et ont proposées de payer son déplacement pour qu’il puisse rencontrer l’homme et vérifier les faits.

« Nous sommes allées chez l’homme et le chef lui a expliqué que nous étions des réfugiées et que nous voulions du bois afin de cuisiner pour nos enfants », a déclaré Bouba. « J’ai dit à l’homme que je n’avais pas les moyens d’acheter du bois de chauffe ou du charbon de bois ; j’ai besoin du bois que la nature offre dans la brousse afin de cuisiner pour mes enfants. »

Heureusement, le chef s’est rallié du côté de M. Bouba et les autres femmes, et l’homme a accepté de leur restituer leur bois. Depuis lors, elles ne sont toujours pas retournées dans cet endroit pour chercher du bois.

Pour les femmes réfugiées, de tels conflits rendent difficile la satisfaction de leurs besoins fondamentaux sans mettre en péril leur sécurité et leur bien-être.

 

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Angeline Nandoe
Angeline Nandoe

Angeline Nandoe : Les femmes réfugiées prennent notre bois de chauffe

Environ quatre fois par semaine, Angeline Nandoe va en brousse avec ses amies pour récolter du bois pour sa famille. En tant que camerounaise d’origine, A. Nandoe a toujours compté sur la récolte du bois pour cuisiner sur son foyer à trois pierres. Mais depuis quelques années, « trouver du bois n’est pas facile, car les réfugiées viennent aux mêmes endroits ». Angeline et d’autres femmes doivent alors parcourir des distances de plus en plus longues pour trouver ce dont elles ont besoin.

Transporter le bois d’aussi loin constitue un autre problème. Bien souvent, les femmes doivent se contenter de ramasser moins que ce dont elles ont besoin, car il est difficile de transporter la lourde charge jusqu’à leur maison. Il est possible d’en laisser une partie dans la brousse pour le lendemain, « mais parfois, quand nous revenons, nous constatons que des femmes [réfugiées] l’ont déjà pris », précise-t-elle.

En sillonnant les routes, il est souvent possible de rattraper les femmes qui ont pris le bois, mais cela « conduit à une toute autre affaire ». En effet, pour résoudre le conflit, il faut se rendre auprès du chef local et nommer les personnes qui ont volé le bois, mais il faut d’abord savoir leurs noms. Le chef local pourra alors trancher le litige.

A. Nandoe pense que l’accès au transport constitue la meilleure solution pour s’assurer que le bois qu’elle récolte puisse arriver chez elle le jour même.

 

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Hadidjatou Boboï
Hadidjatou Boboï

Hadidjatou Boboï : Nous devons parfois sauter des repas

Standing in front of a white-painted concrete wall, Hadidjatou Boboï

Debout devant un mur de béton peint en blanc, Hadidjatou Boboï a répondu immédiatement et sans détour aux questions : « Oui. J’ai beaucoup de difficulté avec le bois, parce que quand je vais le chercher, je n’en trouve pas assez et je dois marcher très loin », a-t-elle expliqué.

Depuis que H. Boboï, 20 ans, est arrivée à Gado-Badzéré avec sa mère et son beau-père il y’a six ans, la récolte du bois est devenue une lutte quotidienne. En effet, elle est parfois chassée et trouve si peu de bois qu’elle en vient à se priver de cuisiner le déjeuner pour économiser du bois de chauffe.

« Il est déjà arrivé que je me sente menacée lorsque je vais chercher du bois, ou que des personnes pillent mon bois de chauffe et que je rentre les mains vides. Parfois, on nous vole même nos machettes », a-t-elle ajouté.

Lorsque des objets ont été pillés, elle ne se plaint que rarement au chef local, car elle sait que ces choses arrivent souvent ici ; la situation est difficile pour tout le monde, mais les personnes peuvent s’en sortir.

Une fois rentrée à la maison, H. Boboï cuisine en utilisant un foyer composé de trois briques disposées en forme de triangle sur le sol. Néanmoins, ce type de foyer consomme très vite le bois : « J’ai besoin de quatre morceaux de bois pour préparer un repas », a-t-elle déclaré.

H. Boboï nous a confié être volontaire pour planter des arbres si cela permettrait d’avoir du bois plus près de chez elle plutôt que de parcourir de longues distances et risquer d’être pillée, ou pire encore.

 

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Le bois-énergie fait partie de la solution

Depuis 2018, le Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) et le Centre International pour la Recherche en Agroforesterie (ICRAF) collaborent avec des partenaires locaux en faveur d’une intervention paysagère intégrée à Garoua-Boulaï et Gado-Badzéré. Cette intervention incite les communautés locales et les réfugiés à s’impliquer dans des initiatives conjointes de restauration et d’amélioration de la durabilité, tout au long de la chaîne de valeur du bois-énergie.

Soutenues par l’Union européenne, les activités mises en place incluent le développement de systèmes agroforestiers comprenant des arbres fruitiers indigènes pour à la fois augmenter le couvert arboré local et soutenir l’apport en nutriments dans l’alimentation, ainsi que des espèces à croissance rapide pouvant servir de combustible ; la tenue de forums de consultation visant à négocier et normaliser l’utilisation des terres afin d’atténuer les conflits ; et la promotion de foyers améliorés, moins gourmands en énergie, et donc en bois.

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Pépinière à Gado-Bazéré. Photo: Ahtziri Gonzalez/CIFOR

« Ce modèle réunit les réfugiés, les communautés d’accueil, les autorités traditionnelles, les gouvernements locaux, ainsi que d’autres parties prenantes afin qu’ils s’engagent ensemble sur une stratégie à long terme qui assurera l’approvisionnement durable en bois énergie et limitera ses retombées négatives sur l’environnement. »

– Abdon Awono, scientifique du CIFOR

Un partenariat avec les réfugiés et les communautés d’accueil pour protéger les forêts du Cameroun

Contribution aux Objectifs de Développement Durable :

Coordination du projet : Ahtziri Gonzalez | Vidéo : Daniella Silva et Aris Sanjaya | Infographies : Juan Pablo Ramos | Reportage sur le terrain : Daniella Silva et Arnauld Chyngwa | Conception Web: Gusdiyanto et Dodi Hidayatullah | Rédactrice : Julie Mollins



À travers le projet GML, le CIFOR-ICRAF vise à contribuer au développement de chaînes de valeur plus durables du bois énergie à travers l’Afrique subsaharienne, en mettant l’accent sur le Cameroun, la République démocratique du Congo (RDC), la Zambie et le Kenya, et s’étendant aux pays voisins en ce qui concerne le commerce frontalier.

Pour en savoir plus, visitez le site Web de notre projet :

www.cifor.org/gml


 


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This research forms part of the CGIAR Research Program on Forests, Trees and Agroforestry, which is supported by CGIAR Fund Donors.
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