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Parmi les plus vastes d’Afrique, les mangroves du Cameroun sont des écosystèmes uniques à la frontière entre la terre et la mer, abritant de superbes palétuviers et d’autres essences qui peuvent atteindre jusqu’à 40 mètres de hauteur. Elles renferment une riche biodiversité du point de vue de la flore et de la faune. Les mangroves fournissent un habitat de frayère et de croissance très précieux pour les poissons et les crustacés, y compris les crevettes fantômes (Lepidophthalmus turneranus) devenues rares et qui ont donné le nom du pays – « camarões » signifie crevettes en portugais.

Des études estiment qu’environ 30 % de la population du pays vivant dans les zones côtières tire ses moyens de subsistance des ressources de la mangrove, notamment par l’exploitation des produits halieutiques, ligneux et non-ligneux.

Les mangroves sont également l’une des meilleures armes du Cameroun dans la lutte contre le changement climatique car elles séquestrent du carbone et régulent à la fois le micro et le macroclimat. Bien plus, elles stabilisent la côte et servent de barrières contre l’érosion du continent.

Cependant, malgré leur énorme valeur, les mangroves du pays sont en danger, avec une disparition estimée à l’ordre d’environ 1 % par an. La zone de mangrove autour de Douala, dénommée estuaire du Wouri, est la plus décimée, avec un taux de destruction de l’ordre de 6.2 % par an sur la zone de Douala-Bonaberi, selon les chiffres officiels du gouvernement. Les menaces principales sont la pression démographique, l’urbanisation, et le développement économique de la zone littorale.

Une ville en expansion

La ville de Douala est un centre urbain en plein essor avec une population sans cesse croissante estimée aujourd’hui à environ 3,6 millions de personnes. En tant que capitale économique du pays, Douala est un grand pôle de consommation de ressources naturelles, ce qui occasionne une pression accrue sur les forêts périurbaines et les mangroves de l’estuaire du Wouri.

Le déficit énergétique s’inscrit parmi les défis majeurs de la ville. L’approvisionnement en électricité n’est pas soutenable et régulier pour la plupart des habitants, qui dépendent alors en majorité du bois énergie (surtout du charbon à côté du bois de chauffe) pour répondre à leurs besoins énergétiques et nutritionnels. De nombreuses unités de production utilisent également du bois énergie pour leurs opérations ; c’est le cas par exemple des boulangeries, des rôtisseries, des restaurants, des distilleries, ou des forgerons.

Par ailleurs, le poisson compte parmi les principales sources de protéines pour les Doualais, mais en raison du déficit électrique récurrent, la conservation reste un défi majeur. En conséquence, le poisson fumé, localement appelé « mbounga », est largement utilisé dans une vaste gamme de recettes typiques camerounaises. Le problème est que les techniques courantes de fumage du poisson sont archaïques et utilisent des perches de mangrove dans des systèmes de fumage très voraces de bois.

   Le poisson fumé ou « mbounga » est largement utilisé dans la cuisine camerounaise. Photo : Ahtziri Gonzalez/CIFOR
   Le poisson est traditionnellement fumé dans des « bandas » qui utilisent de perches de la mangrove. Photo : Ahtziri Gonzalez/CIFOR

L’île au poisson fumé

Depuis 2018, le Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) travaille en collaboration avec l’Université de Douala et l’ONG Cameroun Écologie sur l’île de Manoka, et la commune du 6ème arrondissement de Douala dans son ensemble, pour promouvoir des chaînes de valeur profitables et durables du bois énergie pour protéger les mangroves de l’estuaire du Wouri.

Bien qu’inconnue de la plupart des Camerounais, Manoka est la plus grande île du pays et un important centre d’approvisionnement en poissons fumés pour la ville de Douala et au-delà, y compris à l’extérieur. Les hommes de l’île sont généralement des pêcheurs, pendant que les femmes se spécialisent davantage au ramassage du bois et au fumage de poissons. La population locale ne dépasse pas 2 000 habitants.

La couverture forestière de l’île de Manoka ne représente plus qu’environ 56 %, avec environ 14% de la diminution enregistrée entre 1986 et 2018. Selon une étude réalisée par Cameroun Écologie, chaque année 750 m3 de bois de mangrove sont destinés au fumage du poisson au niveau local. Si nous n’agissons pas, nous risquons une dégradation irréparable de cet écosystème si fragile mais si important pour la régulation climatique de cette zone littorale.

La stratégie du CIFOR et ses partenaires est donc double : Avec le soutien financier de l’Union européenne, nous investissons dans le développement de technologies améliorées de fumage du poisson qui peuvent aider à réaliser de grandes économies de consommation de bois, et ainsi réduire la pression insupportable sur les ressources de la mangrove et améliorer les conditions de travail des femmes. Dans le même ordre d’idées, nous promouvons des solutions énergétiques durables pour réduire la consommation de bois énergie dans les ménages à travers les foyers améliorés.

Le défi n’est pas simple. Pour que les solutions proposées soient efficaces à long terme, nous devons utiliser des matières premières locales et abordables, créer des technologies attrayantes pour les utilisateurs, et innover avec des modèles commerciaux accessibles pouvant être disséminés à une   large échelle. Toutes ces actions doivent également être accompagnées d’une forte sensibilisation des consommateurs de bois énergie pour favoriser le changement de comportement.

Un appel à l’action

A l’occasion de la célébration de la Journée internationale pour la conservation de l’écosystème de la mangrove, nous voulons profiter pour faire prendre conscience aussi bien aux populations locales qu’aux acteurs périphériques  que l’avenir des mangroves du Cameroun dépend en grande partie de notre capacité à transformer la filière bois énergie.

Du gouvernement à tous les niveaux, nous avons besoin d’incitations pour les producteurs et les utilisateurs qui optent pour des options durables. Et nous, les citoyens, que nous utilisions du bois énergie comme moyens de subsistance en cuisinant ou pour satisfaire d’autres besoins énergétiques à la maison, nous devons nous intéresser à l’origine des ressources que nous consommons et à l’impact de leur prélèvement sur les écosystèmes naturels.

C’est seulement par cette voie que les générations futures de notre pays pourront avoir la chance de bénéficier également des nombreux services écosystémiques fournis par les mangroves.

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Cette recherche fait partie du Programme de recherche du CGIAR sur les forêts, les arbres et l'agroforesterie, qui est soutenu par les Donateurs Fonds CGIAR.
Cette recherche a été possible grâce à l'aide financière de l'Union européenne.
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