Des crédits carbone rapportés de la conservation des forêts surestiment l’impact des projets REDD+

Des méthodes plus rigoureuses pour l’estimation des déforestations évitées doivent être appliquées d’urgence
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Terres déboisées exploitées pour des activités agricoles et pastorales, Province de Napo, Équateur. Photo de Tomas Munita/CIFOR-ICRAF

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Nombreux sont ceux qui ont vu dans les crédits carbone liés à la conservation des forêts un outil prometteur d’atténuation du changement climatique, favorisant la réduction des émissions de gaz à effet de serre dans les pays du Sud. Ils proposent un mécanisme de compensation, ou crédits compensatoires, de l’empreinte carbone des entreprises et des particuliers.

Des crédits carbone de soi-disant projets REDD+ (réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation forestière) sont émis en fonction de la différence observée du couvert forestier entre des sites où sont menés des projets et un scénario de déforestation « de référence » sans REDD+. Cette différence, visée par l’article 6 de l’accord de Paris, est connue sous le terme d’«additionnalité ».

L’achat volontaire de crédits de REDD+ a pour objectif la conservation des forêts entre autres, l’amélioration du suivi et de la mise en œuvre, la promotion de pratiques durables, la mobilisation des parties prenantes locales. De récentes études scientifiques amplifiées dans les médias ont cependant semé le doute sur l’efficacité de ces projets, en particulier sur les réductions d’émissions « additionnelles » qu’ils ont déclenchées, par rapport à une situation sans projet.

Dans un article récemment publié par la revue Science, mes collègues et moi avons eu l’occasion d’examiner pour la première fois ces impacts de conservation des forêts sur un échantillon pantropical. Nous avons passé en revue les effets de 26 projets REDD+ menés dans six pays : Pérou, Colombie, République démocratique du Congo, Tanzanie, Zambie et Cambodge. Tous ces projets ont produit des crédits sur les marchés volontaires du carbone, certifiés par l’entité privée Verra installée aux USA.

Nous avons constaté que la plupart des projets de notre échantillon n’ont pas abouti à une réduction significative de la déforestation. Et pour ceux qui sont parvenus à une baisse, cette dernière s’avérait sensiblement plus faible que ce que représentaient les crédits carbone forestier générés.

Au lieu de nous intéresser aux prévisions d’additionnalité en début de projet, nos évaluations d’impact ont porté sur la performance de projets passés. Nous nous sommes concentrés sur les zones de coupe forestière observées et nous les avons comparées à des zones de « contrôle » présélectionnées présentant des caractéristiques similaires, à l’exception des interventions REDD+. Ces zones de contrôle et les zones d’interventions REDD+ font l’objet d’un suivi simultané. Si l’on compare les performances de conservation, la différence tendancielle entre les zones de projets et les zones de contrôle peut alors être attribuée aux actions REDD+.

D’après nos estimations, seulement 5,4 millions (6,1 pour cent) des 89 millions de crédits carbone attendus sur les projets REDD+ de l’étude pourraient être associés à des réductions additionnelles d’émissions de carbone.

Pourtant, un grand nombre de ces crédits ont déjà été utilisés par des acquéreurs cherchant à compenser leurs émissions.

Notre étude révèle que l’écart entre les crédits carbone réclamés et l’impact confirmé s’explique principalement par les prévisions exagérées des émissions évitées, établies à partir des scénarios de référence de « maintien du statu quo » adoptés par ces projets. Ces prévisions sont extrapolées à partir d’historiques de tendances de déforestation locale, qui permettent typiquement une grande latitude de choix entre des bases de référence sensiblement différentes. Ces références initiales « élastiques » se gonflent facilement « d’air chaud », c’est-à-dire que les crédits carbone ne reposent sur rien. De plus, les références peuvent devenir irréalistes dans le temps quand les conditions économiques ou politiques changent drastiquement, parce qu’il n’est pas aisé de prédire le futur.

Par ailleurs, de nombreux projets REDD+ ont été installés dès le départ dans des zones forestières peu susceptibles d’être touchées par le déboisement, car éloignées des routes, des marchés, des populations et des menaces réelles de déforestation. Ces zones à faible risque constituent une aubaine pour la conservation de la forêt. Mais lorsque nous avons comparé la conservation de la forêt avec des zones de contrôle similaires, les différences observées se révélaient négligeables : l’effort de protection prétendu ne pouvait être justifié par une plus grande performance.

Comment est-on passé à côté d’une telle faille ? Les régimes de certification sont supposés garantir l’intégrité des compensations. Cependant, nos travaux montrent que les méthodologies actuellement approuvées sont trop variées et générales pour garantir la totalité des réductions réelles d’émissions.

Notre conclusion est que, plutôt que de jeter le bébé REDD+ avec l’eau du bain, il est crucial de développer de nouvelles méthodes plus rigoureuses pour l’établissement de bases de référence crédibles destinées aux interventions volontaires REDD+, et d’évaluer régulièrement et comme il se doit leur contribution à l’atténuation du changement climatique. J’ai personnellement quelques idées sur la question.

Une possibilité serait de faire appel à des institutions indépendantes pour l’établissement de bases de référence (par exemple, la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique) qui intégreraient les meilleures connaissances scientifiques disponibles. Deuxièmement, les futurs acquéreurs de crédits carbone pourraient privilégier des crédits adossés à des réductions observées a posteriori, plutôt qu’à une simple additionnalité préalable espérée. Cela pourrait nécessiter la création de projets ou de banques spécialisées dans les transactions de crédit carbone à plus grande échelle pour “amortir” non seulement les risques naturels (comme les incendies de forêt), mais aussi les menaces plus complexes liées à l’additionnalité du projet.

Il faut peut-être radicalement repenser les marchés volontaires du carbone pour qu’ils inspirent plus de confiance, à l’heure où les sociétés des pays du Nord se montrent de plus en plus sceptiques sur la question des crédits compensatoires. Nos travaux scientifiques témoignent que ce scepticisme populaire n’est peut-être pas infondé.

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*Sven Wunder est expert scientifique principal de l’Institut forestier européen et scientifique rattaché au CIFOR-ICRAF.

**L’étude citée a bénéficié du soutien de l’Initiative internationale norvégienne sur le climat et les forêts (NICFI), du Meridian Institute, de l’Étude comparative mondiale sur la REDD+ du CIFOR-ICRAF et du projet NewGo de l’Institut forestier européen financé par le BMEL

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