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Il existe aujourd’hui une prolifération d’initiatives qui visent à la création de paysages forestiers durables dans les pays du sud. La plupart de ces expériences viennent de la volonté des gouvernements ou d’entreprises de montrer qu’ils sont engagés dans la lutte contre le réchauffement climatique, au moins sur un territoire bien délimité, dont les impacts sur la forêt vont être évalués et suivis.

Ces approches sont souvent « top-down » et répondent avant tout à des préoccupations internationales. Les populations locales sont certes impliquées mais avec un pouvoir de décision limité. Il n’est d’ailleurs pas rare que les communautés soient même complètement dépassées par les enjeux de ces initiatives de gestion des paysages qui sont conçues sans elles, selon des termes et des approches compliquées, et dont elles ne tirent finalement que de maigres avantages.

Il est pourtant possible que les communautés s’engagent elles-mêmes dans des activités qui maintiennent le couvert forestier tout en contribuant à élever leurs niveaux de vie. Un tel développement durable à l’échelle locale requiert de s’appuyer sur les pratiques réelles et les connaissances des populations, et de proposer des initiatives qu’elles puissent maîtriser sur un espace et sur une période qui soient légitimes à leurs yeux.

C’est dans cette perspective que le Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) vient de démarrer un nouveau projet au Cameroun  pour travailler avec neuf villages vers gestion durable de la forêt communautaire (FC) de la Coopérative des Paysans de la Lékié (COPAL) à 60 kilomètres au nord de Yaoundé.

Atténuer les impacts environnementaux

À l’origine du projet se trouve la construction du barrage de Nachtigal par la Nachtigal Hydro Power Company (NHPC), un producteur indépendant d’électricité basé à Yaoundé. Ce projet d’infrastructure requiert des mesures de compensation environnementale édictées dans le cadre du volet « compensation de l’habitat terrestre » du Plan d’Action Biodiversité de la NHPC.

Comme l’explique Christine Doumbe, Cadre Environnement à la NHPC : « la démarche envisagée était de compenser une partie de la mise en eau de zones forestières liée à la création du barrage par une mesure de conservation dans et autour de la FC de la COPAL ». Dans cette perspective, l’arrêt de l’exploitation du bois dans cette forêt communautaire et sa conversion à la conservation sont l’une des mesures de compensation de la NHPC.

Mais la mise en œuvre de ce genre de décision n’est pas aisée, du moins si l’on vise des effets pérennes.

Créer des incitations

Pour être acceptée par les communautés, la préservation de la FC de la COPAL requiert de compenser au minimum le manque à gagner lié à l’arrêt de l’exploitation forestière. On parle de Paiement pour Services Environnementaux (PSE) pour décrire les mécanismes qui visent à récompenser les protecteurs des services environnementaux et les inciter à accepter l’arrêt d’activités destructrices mais lucratives.

Il existe deux grands types de PSE. Le PSE de type « restriction d’usage » prévoit une limitation des activités des vendeurs du service. Dans le cas de la COPAL, la restriction d’usage impliquerait que les exploitants de bois ne pourraient plus exploiter le bois d’œuvre de la forêt communautaire comme dans le passé et devraient au minimum recevoir une compensation au moins équivalente aux revenus tirés jusqu’aujourd’hui de cette activité. Ce type de PSE est plus facile à mettre en place mais il est fragile à long terme, notamment quand la source de financement se tarit et quand les populations reprennent leurs activités coutumières dans les zones qui avaient auparavant été protégées.

Un second type de PSE, les PSE « investissement », règle ce problème en accompagnant le paiement pour le manque à gagner par un investissement supplémentaire pour la promotion d’activités qui détourneront à long terme les usagers de l’envie de réexploiter ces ressources naturelles une fois le financement extérieur terminé.

Pour ce projet, le CIFOR a donc choisi un PSE « investissement » pour à la fois compenser de manière directe le manque à gagner de l’arrêt de l’exploitation forestière, par exemple en finançant les mesures de conservation, mais surtout pour proposer des activités rémunératrices alternatives aux populations.

Développer des filières durables

Avec les neuf villages de la COPAL, nous avons décidé de privilégier la production légale de cacao et de bois d’œuvre. Au total, le projet propose un panachage de quatre activités qui combinent conservation de la FC, production de cacao certifié, exploitation artisanale formelle du bois et réhabilitation forestière par les agriculteurs intéressés à enrichir en arbres leurs parcelles agricoles ou agroforestières.

Un des avantages majeurs de ce type de PSE est d’ancrer le projet dans le quotidien des populations en les aidant à développer leurs principales activités économiques selon des modalités et des échelles qu’elles connaissent et qu’elles maîtrisent.

Comme le rappelle Pierre Abe, directeur de la COPAL, « la production du cacao dans la Lékié constitue une source majeure de revenu, mais les cacaoyères sont vieillissantes et les productivités sont basses. Il est crucial pour nous aujourd’hui d’accroître le rendement des cacaoyères. Il faut aussi qu’on améliore la traçabilité des fèves de cacao afin de répondre aux nouvelles exigences d’un cacao durable et sans déforestation ».

De même, le marché intérieur du bois au Cameroun est alimenté par l’exploitation informelle, dont une partie significative provient de la région du Centre. Pour prévenir la dégradation du couvert forestier dans et autour de la COPAL causée par cette activité, il est nécessaire d’engager les scieurs dans la voie de la légalité, en les appuyant pour acquérir des Permis d’Exploitation du Bois d’œuvre. Ce type de permis reste toutefois difficile d’accès aux petits opérateurs pour des raisons de procédures et financières. Il est également nécessaire d’améliorer leurs capacités techniques et commerciales.

Au-delà, pour les populations de la COPAL, la transition vers un cacao sans déforestation et vers une exploitation légale des arbres doit inciter les propriétaires coutumiers à replanter ou à maintenir des arbres dans leurs parcelles agricoles ou agroforestières. Un volet du projet est d’ailleurs dédié au soutien à la réhabilitation forestière par les agriculteurs. Il est basé sur trois principes : répondre aux besoins des populations, sur la base du volontariat, et en ne subventionnant qu’une partie de l’investissement.

Une collaboration pour l’avenir

L’originalité de ce projet tient donc à l’articulation de mesures de conservation et de réhabilitation des ressources forestières, surtout désirées par des acteurs extérieurs à la COPAL, à des actions concrètes de développement économique qui interpellent au quotidien les populations. Aucun engagement formel n’est pris aujourd’hui par quiconque pour faire du territoire des neuf villages de la COPAL un « paysage vert » ou une « juridiction zéro déforestation » à moyen ou long terme. C’est pourtant le résultat qu’on pourrait atteindre dans les dix prochaines années si ce projet remplit ses objectifs.

 

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Cette recherche fait partie du Programme de recherche du CGIAR sur les forêts, les arbres et l'agroforesterie, qui est soutenu par les Donateurs Fonds CGIAR.
Cette recherche a été possible grâce à l'aide financière de la société Nachtigal Hydro Power Company (NHPC)
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