Analyse

La pandémie du COVID-19 : Retour de la nature dans les « forêts vides » après la disparition des animaux

La nature a horreur du vide
Chasseur Zorro Ndeli dans la réserve de Tumba – Ledima en République démocratique du Congo. Photo : Ollivier Girard/CIFOR

Sujets liés Articles

« À la vue d’une forêt où les arbres sont abondants, gardons-nous de croire que tout va bien pour autant. »

Incitant à la prudence, Kent Redford examinait à la loupe la pensée dominante à l’égard de la conservation des forêts dans un essai intitulé « The Empty Forest », publié dans la revue BioScience il y a presque 30 ans.

« Bon nombre de ces forêts sont « des morts vivants » et, même si elles apparaissent comme espaces boisés pour les satellites qui les survolent, ce qui rassure, elles sont vidées d’une grande partie de leur riche faune appréciée des humains », écrivait K. Redford, parlant de forêts sur pied apparemment prospères.

« Une forêt vide est une forêt condamnée », déclarait-il.

Aujourd’hui, à l’heure des débats sur la pandémie du COVID-19 et son lien avec les animaux sauvages et la déforestation, et alors que l’on recherche l’origine du nouveau coronavirus SARS-COV2, son essai marquant évoque un retour éventuel du problème.

Selon l’hypothèse la plus répandue, le virus, d’origine zoonotique, venu des chauves-souris, est passé par un autre animal, peut-être un pangolin ou un chien, avant d’être transmis aux personnes fréquentant un marché de Wuhan en Chine.

Au CIFOR, nos travaux sur les virus et les forêts portent sur les conditions qui permettent ces transmissions.

Dans un article publié en 2016 dans Mammal Review, nous avons identifié l’aire de répartition du virus mortel de l’Ebola dans le bassin du Congo, étape cruciale de la compréhension des facteurs de risque entraînant de nouveaux cas. Nous nous sommes employés à cerner les pays non touchés par le virus, mais cependant « à risque », pour disposer d’une base éventuelle permettant de se préparer de façon adéquate à une pandémie.

Actuellement, la République démocratique du Congo livre bataille contre la deuxième épidémie d’Ebola en termes d’importance, avec plus de 3 300 cas confirmés, plus de 2 260 décès et 1 169 survivants, depuis le début de la vague en août 2018, selon les informations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Dans un article publié en 2017 dans Nature , nous avons démontré que la déforestation augmente la probabilité du déclenchement d’une épidémie d’Ebola, et que la conservation des forêts pourrait réduire l’éventualité d’autres épisodes à l’avenir.

Si d’une part d’après nos conclusions, c’est dans la forêt tropicale humide que prospère le virus Ebola et qu’a été enregistré le plus grand nombre de cas de transmission de divers animaux à l’être humain, nos cartes montrent également que la maladie circule librement parmi la population des lisières forestières et des zones adjacentes.

Une analyse et une étude complémentaires de l’interface entre l’humain et la faune sauvage sont nécessaires pour définir les zones où les populations humaines sont exposées au risque de transmission zoonotique du virus Ebola. Dans ce cadre, nos modèles existants peuvent servir à délimiter le contexte géographique.

Lorsque les facteurs de transmission zoonotique du virus Ebola seront mieux connus, il sera possible d’intégrer ces informations dans les futures évaluations de la cartographie des risques et de mettre en place des mesures d’atténuation ou de prévention.

Nous avons déjà pris des mesures en ce sens.

Dans un article publié en fin d’année dernière dans Mammal Review, nous avons montré que la déforestation peut accélérer la propagation de l’Ebola dans les forêts tropicales humides d’Afrique de l’Ouest et centrale en accroissant le risque de rencontre entre les humains et les chauves-souris.

Nous avançons que lorsque ces frugivores volants sont dérangés par des activités anthropiques qui induisent un déboisement, leur habitat s’étend, ce qui multiplie les contacts avec la population et favorise la propagation de cette maladie.

MODIFICATION DES ÉQUILIBRES

Trente ans après, l’idée de K. Redford est plus vraie que jamais.

Vidées de leur biodiversité naturelle par l’intrusion massive de l’agriculture et de l’exploitation forestière ou minière, les forêts sont défigurées par une déforestation galopante et la dégradation des paysages.

Nous pensons que lorsque les prises de chasse, surtout les gros mammifères, sortent de la forêt, l’équilibre entre les agents pathogènes et leurs hôtes se modifie au point que les virus et les bactéries responsables de maladies passent d’animal en animal et même à l’être humain.

Pour remédier à ce phénomène, nous projetons de lancer une vaste étude scientifique pour cartographier les zones correspondant à des « paysages à forte activité » où sont apparus de nouveaux virus depuis 100 ans, afin de les associer par paire et d’étudier les circonstances qui se répètent dans les paysages forestiers.

Grâce aux recherches déjà effectuées sur l’Ebola et les forêts, la base de ces travaux est déjà prête. Maintenant, il nous faut des analyses complémentaires ciblant l’interface humains-faune sauvage pour délimiter les zones où les populations humaines risquent de contracter une maladie par transmission zoonotique.

Grâce à ces travaux, nous offrons la possibilité d’intégrer ces informations dans l’évaluation de la cartographie des risques et sommes en mesure d’aider les pouvoirs publics à mettre en place des mesures d’atténuation et de prévention.

Globalement, les experts s’accordent sur la hausse du nombre de maladies infectieuses transmises des animaux à l’humain. Un certain nombre d’études ont examiné les causes possibles de cette situation, notamment en isolant comme facteur potentiel les paysages densément peuplés où les espèces animales se multiplient et s’adaptent.

C’est le cas par exemple dans les zones agricoles ou urbaines où se recoupent les habitats de la faune et des populations humaines qui consomment les mêmes aliments.

Près de la moitié de la population humaine de la planète étant citadine, la transmission zoonotique d’agents pathogènes est fortement susceptible de se poursuivre par l’intermédiaire d’espèces comme les rats et d’autres rongeurs, selon les chercheurs de l’EpiCenter for Disease Dynamics de l’Université de Californie à Davis et de la Faculté des sciences vétérinaires et agronomiques de l’Université de Melbourne en Australie.

D’autre part, dans un article publié cette semaine, des scientifiques de l’Université de Glasgow en Écosse font savoir que les familles d’animaux comportant de nombreuses espèces tendent à être porteuses d’un plus grand nombre de virus, ce qui augmente par conséquent la probabilité d’infection de l’être humain.

D’après eux, la recherche devrait s’intéresser aux caractéristiques virales susceptibles d’accroître la possibilité de transmission aux personnes et étudier les conséquences du trafic d’animaux sauvages et des mutations environnementales sur l’augmentation des contacts entre les humains et les animaux, et donc les virus.

Dans l’« The Empty Forest », K. Redford écrivait que les biologistes de la conservation sont par définition préoccupés par l’extinction, en faisant remarquer qu’il existe plusieurs types d’extinction : écologique, locale, mondiale.

Il définit l’extinction écologique comme « la réduction d’une espèce à un effectif si faible que sa présence dans la communauté ne permet plus de nombreux contacts avec d’autres espèces. »

Que se passe-t-il si un contact et une concurrence avec les êtres humains est la seule possibilité ? Que se passe-t-il dans l’ordre naturel des choses dans ce cas ?

Le rôle des animaux dans la forêt est essentiel : ils fournissent des services écosystémiques, dispersent pollen et graines, et régulent les autres populations animales comme les insectes et les parasites. Ils apportent aussi à des millions de personnes des protéines et des graisses indispensables.

C’est pour cette raison que nous devons mieux cerner ce qui se passe quand la nature est perturbée.

Ne laissons les « paysages à forte activité » transformés par les interventions d’origine anthropiques nous faire oublier le potentiel dévastateur, pour la santé humaine, des mutations écologiques qui se produisent dans les forêts.

Cette recherche fait partie du Programme de recherche du CGIAR sur les forêts, les arbres et l'agroforesterie, qui est soutenu par les Donateurs Fonds CGIAR.
Cette recherche a été possible grâce à l'aide financière de l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID).
Politique sur le droit d’auteur :
Nous vous autorisons à partager les contenus de Forests News/Nouvelles des forêts, qui font l’objet d’une licence Creative Commons Attribution - Pas d’utilisation commerciale - Partage dans les mêmes conditions 4.0 International (CC BY-NC-SA 4.0). Vous êtes donc libres de rediffuser nos contenus dans un but non commercial. Tout ce que nous vous demandons est d’indiquer vos sources (Crédit : Forests News ou Nouvelles des forêts) en donnant le lien vers l’article original concerné, de signaler si le texte a été modifié et de diffuser vos contributions avec la même licence Creative Commons. Il vous appartient toutefois d’avertir Forests News/Nouvelles des forêts si vous republiez, réimprimez ou réutilisez nos contenus en contactant forestsnews@cgiar.org.