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Les regards du monde sont tournés vers Yangambi afin de préserver cette Réserve de Biosphère riche en biodiversité au cœur du Bassin du Congo, le deuxième massif de forêt tropicale, ce faramineux réservoir de carbone que certains scientifiques aiment qualifier de « poumon vert de la planète ». Cependant, la population vivant aux alentours de cette réserve n’est pas consciente des enjeux. Le bois étant la principale source d’énergie, il est coupé sans penser au lendemain. La déforestation qui s’en suit est renforcée par la demande sans cesse croissante en bois énergie dans un contexte démographique galopant de la ville de Kisangani et dans les milieux ruraux entourant cette mégapole. Il est temps de réveiller les consciences et de trouver de solutions durables. Cet article circonscrit les efforts fournis et met en exergue les solutions disponibles non seulement pour Yangambi, le problème étant le même partout, mais aussi et surtout pour toute la République démocratique du Congo (RDC).

   Charbon de bois vendu sur un marché à Kisangani. Axel Fassio/CIFOR

Comme les saumons dans le majestueux fleuve Congo, les habitants de la Tshopo coupent du bois dans la forêt sans se soucier vraiment que cette ressource vienne à tarir un jour. Gédéon Milade, un boyomais (mot usité pour désigner les habitants de la ville de Kisangani dans la province de la Tshopo) en est un des acteurs.

Depuis plus de 30 ans, il a pour fonction « exploitant et négociant du bois de chauffe et du charbon de bois ». « Au début, nous trouvions des arbres appropriés à seulement 5 km de la ville en remontant la rivière Tshopo. Aujourd’hui, la distance est, en moyenne, de l’ordre de 30 km. Et la forêt ne fait que reculer », reconnait-il.

En effet, les exploitants du bois, que cela soit pour le bois de chauffe, le charbon de bois ou le bois d’œuvre, ne coupent pas n’importe quel arbre. Selon l’usage, il y a des  espèces appropriées, et il faut que l’arbre soit bien mur. Ainsi, ils sautent des petits arbres pour en rechercher des spécimens en pleine forêt. Spécimens qui deviennent de plus en plus rares car ne se reconstituant pas au même rythme que la coupe.

Néanmoins, pour ces citoyens, le reboisement n’est pas une priorité car « les arbres poussent naturellement. Il n’y a pas intérêt à reboiser », se défend Gédéon Milade . « Nous constatons seulement qu’ils sont entrain de pousser », ajoute-t-il.

Les chercheurs du Centre de Recherche Forestière Internationale (CIFOR) et de l’Université de Kisangani (UNIKIS) dans le projet Formation, Recherche et Environnement dans la Tshopo (FORETS) ont, quant à eux, bel et bien compris le danger que représente cette coupe du bois si elle n’est pas rationalisée.

Au fur et à mesure que la densité humaine augmente, la demande en bois énergie (bois de chauffe et charbon de bon) augmente aussi dans tous les secteurs. Si la déforestation se poursuit à cette allure, elle constitue une menace pour la Réserve de Biosphère de Yangambi.

Pourtant, on ne peut non plus interdire la coupe de bois. Le bois est d’importance vitale. Sous-forme de  bois de chauffe  ou de charbon de bois, il est la principale source d’énergie pour la quasi-totalité des ménages en RDC pour la cuisine domestique. Son usage ne se limite pas que là. Il est aussi utilisé dans l’industrie artisanale (pâtisserie, fabrication des boissons locales, préparation des chikwangues, voire dans l’industrie textile). Tout cela puisque l’énergie hydroélectrique est rare malgré la potentialité de ce pays. Environ 1 % seulement les ménages  a accès l’énergie hydroélectrique.

Pour la province de la Tshopo, des études menées par des experts du CIFOR démontrent que le bois de chauffe est un business valant plus d’un millions de dollars l’an. Des milliers de familles dépendent de ce métier même si elles ne gagnent pas suffisamment  d’argent pour vivre décemment de ce métier qui, dans son application, relève de l’économie informelle.

L’option de l’interdiction de la coupe de bois est hors de l’équation de solution. Il faut trouver des solutions ailleurs. Et il y en a qui sont en étude au niveau du CIFOR et ses partenaires avec l’appui de l’Union européenne. Il existe aussi des solutions locales, à travers le pays, qui s’avèrent intéressantes.

SOLUTIONS DURABLES

Une des plus grandes solutions durables est la foresterie communautaire. Le principe de la foresterie communautaire repose sur le fait que les populations locales sont les mieux placées pour gérer les ressources forestières dont elles dépendent pour leur subsistance. Et si cela se fait de manière durable, la pauvreté peut être atténuée, la mobilité sociale renforcée et la protection écologique de la forêt réalisée, comme on peut le lire dans un article publié sur le site du CIFOR.

Néanmoins, cette vision comporte de grandes limites. D’abord, il y a la contrainte financière. Il faut plus de 100 000$ pour mettre en place une concession de forêt communautaire, et cette somme ce rien que pour le démarrage. Ensuite, il y a la contrainte temps. Ce n’est pas en un jour qu’une concession de  forêt communautaire sera demandée et octroyée à la communauté locale. Les formalités administratives durent souvent très longtemps. Pourtant, les populations locales ont besoin des ressources de la forêt au quotidien. En fin, il y a la rentabilité. A en croire les recherches du CIFOR, bon nombre de projets de foresterie communautaire sont soit en phase de mise en place ou se sont soldés par des échecs dû à une mauvaise gestion financière. Ainsi, la rentabilité de la foresterie communautaire n’est pas garantie.

Pourtant, elle permettrait de couper du bois rationnellement pour répondre aux besoins de la population locale, en plus d’autres ressources utiles comme les produits forestiers non ligneux ou PFNL (champignons, chenilles, plantes médicinales, etc.) ainsi que du gibier non en danger d’extinction.

   Pepinière à Yangambi. Axel Fassio/CIFOR

La seconde solution serait  un reboisement à grande échelle. Autour de la RBY, CIFOR s’y emploie. C’est le pourquoi du renforcement de la capacité de la pépinière d’Isalowe à Yangambi. Mais cette pépinière se bute à un problème majeur : la germination des graines des espèces sauvages. Il est capital de reboiser par des espèces locales dont la population locale connait l’intérêt. Ce qui leur permettra de s’approprier l’initiative. Néanmoins, pour obtenir de la semence des espèces sauvages, il faut la ramasser dans la forêt. Cette semence présente deux problèmes principaux : soit elle est pourrie et ne peut plus germer, soit la graine de l’espèce a un temps de dormance très long, pouvant aller jusqu’à une année pour certaines espèces.

Il a récemment été  implanté le tout premier laboratoire de biologie du bois en Afrique centrale.  Pour pallier ce problème de germination des graines des espèces sauvages, L’Ingénieur Mélissa Rousseau, responsable dudit laboratoire et collaboratrice du Musée Royal d’Afrique Centrale de Tervuren (Belgique), reflète une aura plus qu’optimiste : « Nous allons appliquer toutes les méthodes possibles pour résoudre ce problème de germination. L’avantage est que nous jouissons des expériences des autres qui ont réussi. »

   Laboratoire de biologie du bois à Yangambi. Axel Fassio/CIFOR

SOLUTIONS LOCALES

« L’amélioration des méthodes carbonisation » est une solution en expérimentation. En augmentant le rendement de charbon de bois, cela rendra le métier de charbonnier rentable et par ricochet diminuant le rythme de la déforestation à travers le faible taux de déchets que produira la carbonisation.

Par la méthode traditionnelle qui consiste à installer un meule à l’endroit même où l’arbre a été coupé, la carbonisation produit beaucoup de déchets. Le rendement est de moins de 20 % et descend parfois à 4 %. Ce qui donne beaucoup de travail pour peu d’argent et trop de déchets. L’on est donc amené à  couper plus de bois pour produire plus de charbon de bois. Ce qui ne fait qu’accentuer la pression sur la forêt.

Juste en améliorant l’installation du four, par le creusement d’un trou avant d’étaler les morceaux de bois et en empêchant l’apparition des trous d’air, les fours donnent un rendement de plus de 20 %.

D’autres méthodes coutent bien plus cher et sont moins pratiques pour le Congo. C’est le cas de la « carbonisation industrielle »qui requiert, non seulement beaucoup d’argent pour sa mise en place,  mais aussi demande que de morceaux de bois soient déplacés sur des longues distances, le meule étant fixe et donc impossible à déplacer.

Le « foyer amélioré en céramique ou en ciment ». Afin de pouvoir diminuer la consommation de charbon de bois, il est fabriqué de braseros avec de la céramique à l’intérieur de la cuve qui reçoit la braise, à défaut, du ciment. Cette céramique a pour avantage de conserver la chaleur. Ce qui permet d’utiliser beaucoup moins de charbon de bois pour cuire les aliments.

L’ONG internationale WWF, dans son projet « Eco Makala », expérimente ces foyers améliorés en ville de Goma dans la province du Nord-Kivu afin de réduire la pression sur le Parc National des Virunga par la collecte du bois énergie. Un nombre de plus en plus important de ménages se les approprient déjà même dans d’autres villes de la province et d’ailleurs. Même des entreprises artisanales privées les fabriquent déjà. Néanmoins, ces foyers présentent un sérieux défaut : le temps que prend la cuisson. «Quand on est pressé ou quand on doit beaucoup préparer, quand il s’agit d’un repas de fête, par exemple,  on n’a pas le choix. On reprend nos braseros ordinaires. C’est plus rapide », explique Maman Desanges Kavira, habitante du quartier Tamende en ville de Beni dans la province du Nord-Kivu. C’est pour la même raison de rapidité que les restaurants ont du mal à adopter ces foyers améliorés.

« La briquette de charbon » est une des solutions les plus écologiques. Il s’agit de la récupération des déchets domestiques biodégradables. Ces derniers sont transformés en briquettes de charbon après une méthode de carbonisation particulière. Une entreprise kinoise s’est spécialisée dans cette fabrication et fait déjà des affaires prometteuses comme on peut bien le lire dans cet article.

A cause des difficultés de transports, un sac de charbon de bois perd au final entre 5 et 10 % de sa quantité. D’abord du four, loin dans la forêt, jusqu’au village le plus proche, le sac de charbon de charbon de bois est transporté à vélo. Du village à la ville, les sacs sont entassés soit dans un véhicule, un bateau, une pirogue, une moto, etc. Une fois en ville, ils sont entassés dans les dépôts des grossistes. De là, des marchands s’approvisionnent pour vendre en détail dans les quartiers. Au final, une bonne partie de charbon est réduite en poudre ou en petits morceaux que personne ne veut acheter.

Pour récupérer cette poudre, elle est retravaillée, mélangée soit aux résidus de fabrication de l’huile de palme, soit aux résidus de maïs dans la fabrication de la liqueur locale, soit encore à l’eau de haricot,  pour une transformation en boulettes de charbon de bois. Ces dernières s’avèrent encore plus économiques.

A ces jours, les petits morceaux de charbon de bois ne sont pas jetés non plus. Ils sont d’ailleurs revendus car utilisés dans une autre marque de foyer amélioré.  Ce foyer révolutionnaire allie l’énergie photovoltaïque captée par les panneaux. Ce « foyer amélioré avec ventilateur » utilise l’énergie solaire stockée dans une batterie pour faire tourner le ventilateur. Ce ventilateur permet même au plus petit morceau de charbon de bois de bruler rapidement et de produire assez d’énergie. Ce qui entraine une grande quantité de la production d’énergie pour la cuisson.

Madame Solange en est la preuve vivante : «  Je rentre chez moi tard, après 18 heures généralement. C’est le travail qui l’exige. Il fallait ainsi au minimum deux heures de cuisine pour préparer le souper. 20h, 21h, c’est bien tard pour servir le souper aux enfants. Aujourd’hui, avec ce nouveau foyer, la cuisine ne me prend que 45 minutes », témoigne-t-elle toute souriante. Et d’ajouter  qu’un sac de charbon de bois qui coute 15 $ prenait deux mois pour la consommation de sa petite famille de trois personnes. Elle a acheté un demi-sac de ces résidus de charbon à 5 000 FC (environ 3$), ça fait presque deux mois et le sac est loin de s’épuiser. Une vraie aubaine. Ce foyer coûte 10 $ et il faut disposer d’un panneau  solaire pour le faire fonctionner.

L’énergie solaire est la principale source de la lumière domestique vespérale et  pour les appareils électroniques (téléviseurs, téléphones, poste récepteur,…) dans le Grand Nord de la province du Nord-Kivu comprenant les villes de Beni et Butembo ainsi que plus d’une centaine d’agglomérations bien peuplées. C’est la deuxième province avec une forte densité de la population après la capitale Kinshasa pour la RDC.

Il serait intéressant que ces expériences vécues dans le Nord-Kivu autour du Parc National des Virunga soient diffusées et adoptées dans le paysage Yangambi. Ceci permettra de contribuer tant soit peu à réduire la pression sur la ressource bois de la Réserve de Biosphère de Yangambi.

ET TOUT LE MONDE EST GAGNANT

Mbusa Wasukundi Muyisa Sorel, Ingénieur Agronome de spécialité Phytotechnie de l’Université Catholique du Graben (UCG/Butembo), Assistant des cours et chargé des travaux pratiques à la Faculté des Sciences Agronomiques. Actuellement, apprenant en Master 2 du programme de formation en Gestion de la Biodiversité et Aménagement Forestier Durable organisée à la Faculté des Sciences de l’Université de Kisangani dans le cadre du projet FORETS (Formation, Recherche et Environnement dans la Tshopo) exécuté par le CIFOR et ses partenaires, avec le financement de l’Union Européenne soutient que : « Pour la gestion de la biodiversité, l’amélioration des techniques de carbonisation et l’utilisation des foyers améliorés est une bonne nouvelle. En effet, de techniques peu élaborées de carbonisation sont sujets au gaspillage du bois utilisé comme matière première, avec beaucoup d’imbrulés, de cendres et d’autres types de déchets. Du coup, la pression sur la ressource bois dans la forêt va s’accentuer. En améliorant les techniques de carbonisation, on réduit donc le volume de bois à utiliser pour la fabrication du makala. Quant aux foyers améliorés, leur utilisation dans les ménages est réputée moins énergivore. Ces types de foyer sont conservateurs d’énergie et réduisent la consommation en makala comparativement aux braseros ordinaires utilisés dans la cuisson des aliments.

L’amélioration des techniques de carbonisation et le recours aux foyers améliorés contribuent à une gestion durable de la biodiversité en préservant certaines espèces d’arbres préférentiellement utilisées dans la carbonisation de l’épuisement et/ou de l’extinction suite à un prélèvement excessif. D’autres espèces non appropriées pour la production du bois énergie, mais auxquelles producteurs se rabattent suite à l’épuisement de celles appropriées auront également été épargnées. L’abattage des arbres en forêt, que ce soit pour le bois énergie ou pour le bois d’œuvre, s’il est excessif, peut conduire à la disparition d’autres espèces, végétales ou animales, présentes dans la forêt. Ainsi, l’amélioration de la carbonisation et l’utilisation des foyers améliorés peut contribuer aussi, indirectement à la préservation de la biodiversité faunique ».

Il s’avère aussi très important d’organiser l’activité de carbonisation en lui trouvant un cadre légal afin de regrouper les acteurs (charbonniers) en association pour pouvoir les former. Car, en effet, la prise de conscience personnelle prime dans toute action. Il faut trouver un cadre pour instruire les charbonniers sur les conséquences d’une coupe de bois irréfléchie et leur apprendre de nouvelles techniques, qui s’avèrent durables.

Ces objectifs  d’une gestion durable des forêts se trouvent bien soulignés dans les objectif du CIFOR avec son partenaire l’Union européenne dans la recherche des solutions pouvant permettre de protéger la Reservede BiosphèreYangambi, ainsi que toute la forêt tropicale, tout en permettant aux autochtones d’en tirer l’essentiel vital dont ils sont besoin.

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Cet article, publié par Environews RDC, le 27 mai 2019, est le lauréat du troisième prix du concours de journalisme environnemental FORETS.

 

Cette recherche a été possible grâce à l'aide financière du fond Union européenne
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