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Dans la quête de la réduction de la pauvreté, la foresterie communautaire est une option attrayante. À tel point que de nombreux pays dotés de forêts tropicales l’ont placé au cœur de leurs stratégies de développement rural, en donnant aux communautés locales le droit de gérer directement les forêts et de décider de la manière dont les terres seront utilisées.

Le principe de la foresterie communautaire est que les populations locales sont les mieux placées pour gérer les ressources dont elles dépendent pour leur subsistance. Et si cela est fait de manière durable, la pauvreté peut être atténuée, la mobilité sociale renforcée et la protection écologique de la forêt réalisée.

Mais entre théorie et pratique, il y a un décalage.

Une nouvelle étude montre que, malheureusement, les avantages ne se matérialisent pas toujours. Les élites communautaires tirent souvent le plus grand profit de ces modèles, risquant ainsi le désenchantement des communautés rurales. C’est le cas de plusieurs initiatives de forêts communautaires en Afrique centrale, constatent des chercheurs du Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) et de l’Université de Kisangani (UNIKIS).

Dans leur recherche, les scientifiques ont découvert que deux sites pilotes de forêts communautaires dans le nord-est de la République démocratique du Congo (RDC) n’avaient pas augmenté le revenu réel des populations locales. « Nos recherches montrent que l’analyse de rentabilisation des forêts communautaires en RDC reste faible, » déclare Guillaume Lescuyer, auteur principal de l’étude. « Sur nos deux sites pilotes, nous avons enregistré un chiffre d’affaires négatif sur cinq ans. Toutes les activités de production que nous avons analysées, y compris l’exploitation forestière, la chasse et la collecte de bois de chauffe, entraînent des pertes ou des bénéfices très faibles. » Les chercheurs estiment donc qu’il est peu probable que la foresterie communautaire devienne un modèle rentable en RDC, à moins que les gens ne soient convaincus que cela augmentera leur capital financier et physique.

Bien que l’impact financier ne soit qu’un seul facteur à prendre en compte lors de l’évaluation des forêts communautaires, il s’agit sans doute du facteur décisif qui incitera les communautés à soutenir ou à rejeter le modèle.

Cette étude est publiée à un moment crucial lorsque les autorités congolaises soutiennent activement la foresterie communautaire en mettant en place plusieurs mécanismes juridiques et entités administratives. « En 2002, la loi forestière nationale a adopté le concept de forêt communautaire locale, mais il manquait de détail jusqu’en 2016, » explique Ignace Muganguzi, co-auteur de l’étude.

« Récemment, cette loi a été complétée par une série de décrets qui ouvrent une voie légale pour formaliser les forêts communautaires d’une superficie allant jusqu’à 50 000 hectares. »

Le ministère de l’Environnement et du Développement durable a également créé un sous-département consacré à la foresterie communautaire, tandis qu’une nouvelle Stratégie nationale pour la foresterie communautaire vise à promouvoir ce modèle.

LES ÉCHECS FINANCIERS

Malgré le récent soutien apporté à la foresterie communautaire en RDC, l’un des obstacles qui subsistent est le coût exorbitant requis pour la création d’une forêt communautaire. Dans les études de cas, il fallait entre 100 000 USD et 160 000 USD pour se conformer à la réglementation. Ces frais couvrent les réunions et les comités de coordination nécessaires, la création de lignes de démarcation et de cartes, les études de base et d’autres procédures officielles. « Les coûts de démarrage sont tout simplement trop élevés pour rendre ce modèle viable, » a déclaré Lescuyer.

Au-delà de ces dépenses, les coûts de formalisation des activités économiques locales pour se conformer aux exigences réglementaires sont élevés. « Le paiement de toutes les autorisations et taxes nécessaires pour mener des activités telles que la chasse, l’exploitation artisanale du bois ou la cueillette de produits forestiers non ligneux, de manière légale, empêche souvent les petits producteurs de réaliser des bénéfices, » ajoute Lescuyer.

Pour résoudre ces problèmes, les chercheurs ont formulé deux recommandations.

Premièrement, les nouveaux projets de forêts communautaires devraient se concentrer sur les utilisations productives des ressources forestières, en créant une analyse de rentabilisation avec des prévisions financières. « Les résultats à court et à moyen terme sur les moyens de subsistance doivent être mesurés de manière quantitative. Et pour continuer à soutenir ces projets, il devrait exister de fortes preuves d’un impact économique significatif, » a déclaré Lescuyer. À ce jour, aucune forêt communautaire en RDC n’a procédé à de telles analyses, montre l’étude.

Deuxièmement, les contraintes juridiques devraient être simplifiées afin de réduire les coûts de création et de gestion des forêts communautaires. En outre, les processus institutionnels locaux devraient être uniformisés pour faciliter les opérations. « Si les réglementations nationales ne changent pas, les gens pourraient même favoriser des pratiques illégales pour couvrir ces coûts, » explique Muganguzi.

   La foresterie communautaire soutient que les populations locales sont les mieux placées pour gérer les ressources dont elles dépendent pour leur subsistance. Axel Fassio/CIFOR

UNE QUESTION D’APPROPRIATION

Cette nouvelle recherche souligne que les finances constituent un obstacle majeur au succès de la foresterie communautaire en RDC: le manque d’appropriation locale.

Selon les chercheurs, dans la plupart des cas la foresterie communautaire est une initiative descendante venant de l’extérieur. En raison des coûts administratifs élevés, la création de forêts communautaires est hors de portée des communautés locales, ce qui les rend dépendant d’acteurs externes. Actuellement, de nombreuses initiatives en RDC sont donc subventionnées par des fonds internationaux et gérées par des ONG locales ou internationales. « L’un des problèmes de cette situation est que les organismes intervenants ont tendance à imposer leurs valeurs normatives et leurs outils de gestion sophistiqués, » explique Lescuyer. « Une approche ascendante des communautés prenant en compte les réalités locales serait plus appropriée. Cela pourrait conduire à des systèmes plus fonctionnels que ceux importés de l’extérieur. »

UN PROBLÈME RÉGIONAL

La foresterie communautaire est devenue une tendance dans les milieux politiques et techniques de l’Afrique centrale dans les années 90. Le Cameroun est devenu le premier pays de la région à l’avoir adopté. Le gouvernement a créé des forêts communautaires formelles dès 1998, ce qui a permis aux associations de villages de légaliser l’exploitation, la transformation et le commerce des ressources forestières sur une superficie allant jusqu’à 5 000 hectares.

Cependant, l’impact financier limité sur les moyens de subsistance en milieu rural, ainsi que les procédures administratives compliquées, ont entravé les extensions. Actuellement, environ 1% seulement des forêts du Cameroun sont gérées par les communautés.

« Au Cameroun, l’engagement des populations locales dans la foresterie communautaire est également très faible, principalement en raison du manque de conviction que le modèle améliorera leur niveau de vie », explique Lescuyer. « Dans ce cas, les coûts de la création d’une forêt communautaire sont également trop élevés. »

De plus, des recherches antérieures ont révélé de nombreux cas d’exploitation de forêts communautaires au Cameroun dans le cadre de contrats de sous-traitance passés avec des sociétés forestières. Principalement de taille moyenne et de caractère informel, ces entreprises ont payé des loyers réduits qui ne se sont pas répercutés sur l’amélioration du niveau de vie collectif. Et tandis que certains emplois étaient créés, les salaires étaient très bas. D’autres études ont conclu que les revenus de l’exploitation forestière sont rarement également répartis – les élites politiques, économiques et militaires locales capturent la plupart des profits.

« L’échec de la foresterie communautaire au Cameroun est préoccupant car le modèle est reproduit depuis environ 15 ans dans tous les pays d’Afrique centrale, en particulier au Gabon, en RDC et en République centrafricaine, » a déclaré Lescuyer.

   De nombreux pays dotés de forêts tropicales ont placé la foresterie communautaire au cœur de leurs stratégies de développement rural. Axel Fassio/CIFOR

L’ESSENCE DE LA FORESTERIE COMMUNAUTAIRE

Les recherches du CIFOR et l’UNIKIS portent sur les rendements financiers des forêts communautaires et leur impact sur les moyens de subsistance, mais les auteurs reconnaissent qu’il existe d’autres avantages.

Les forêts communautaires protègent la biodiversité, ce qui contribue à la sécurité alimentaire ; elles atténuent et facilitent l’adaptation au changement climatique en capturant le carbone et en maintenant les barrières naturelles contre les intempéries ; elles constituent un outil important pour la reconnaissance des droits coutumiers ; et elles aident à sécuriser le régime foncier et facilitent les investissements à long terme des communautés concernées.

« Bien sûr, il y a d’autres avantages à long terme, » affirme Lescuyer, « mais jusqu’à présent, il n’y a pas assez d’exemples en Afrique centrale pour affirmer que la foresterie communautaire peut améliorer le bien-être des populations sans augmenter leurs revenus. »

Lescuyer pense que l’augmentation des revenus devrait être au cœur de la foresterie communautaire, en particulier dans les zones rurales où les possibilités de développement sont limitées. « Il est temps de veiller à ce que les dizaines de millions de dollars consacrés à soutenir ce modèle réduisent réellement la pauvreté, » conclut-il.

Cette recherche a été possible grâce à l'aide financière du fond REFORCO et FORETS, financés par l'Union européenne, et par le programme de recherche du CGIAR sur les forêts, les arbres et l'agroforesterie.
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