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Les Forêts : Les pâturages les plus verts ?

De nouvelles découvertes sur un secret pour augmenter la production agricole sans épuiser les nutriments du sol.
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Les avantages que l’élevage fournit aux exploitations agricoles se révèlent plus importants à proximité des forêts. Photo : Frédéric Baudron

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Ethiopia - Comment pouvez-vous maintenir des fermes productives pendant des générations tout en réduisant l’impact sur l’environnement ? En Afrique subsaharienne, la réponse pourrait être les forêts – et la bouse de vache.

L’intensification de l’agriculture – la production de plus de nourriture sur moins de terres – a soulagé la faim de millions de personnes grâce à une combinaison de variétés de cultures améliorées, d’engrais et d’irrigation. Cette ‘révolution verte’ a amélioré la sécurité alimentaire dans de nombreux pays, mais elle a également eu des conséquences environnementales et sociales imprévues. Cultiver la même terre encore et encore peut épuiser les nutriments dans le sol et, pour les restaurer, l’approche conventionnelle a reposé sur des engrais chimiques et des engins gourmands en combustibles fossiles pour les distribuer.

‘L’intensification agricole durable’ cherche à trouver une autre voie, et une nouvelle étude a trouvé des preuves prometteuses que la conservation des forêts dans les paysages agricoles peut avoir un effet spectaculaire sur la productivité, la résilience, la durabilité et l’égalité sociale des exploitations avoisinantes.

Selon Jean-Yves Duriaux Chavarría, auteur principal du Centre international pour l’amélioration du maïs et du blé (CIMMYT), le secret de tout cela est que le bétail – et le caractère concluant des résultats a même surpris les chercheurs.

« Nous n’aurions jamais pensé que laisser pâturer votre bétail dans les forêts aurait eu autant d’implications positives. »

Duriaux Chavarría et ses collègues ont étudié un paysage dans le sud de l’Éthiopie, en bordure de la forêt domaniale de Munesa. « Imaginez une sorte de paysage de savane avec des acacias – mais à la place de l’herbe vous avez du blé, et puis à l’horizon, vous avez une montagne avec une forêt très verte et luxuriante. »

Duriaux Chavarría a passé plusieurs semaines à faire le tour de la région en moto, essayant d’identifier un site qui permettrait de réaliser une ‘expérience naturelle’ parfaite que lui et son co-auteur Frédéric Baudron, également du CIMMYT, avaient en tête : un gradient de zones qui seraient autrement semblables mais qui différeraient de par leur distance par rapport à la forêt. L’une était située à la frontière, à 5,5 kilomètres et à 11 kilomètres, près d’une grande ville.

« Notre hypothèse était que les paysages plus intensifs ou simplifiés, plus proches des marchés, seraient plus productifs que ceux plus ‘respectueuses de la nature’ à proximité de la forêt », explique Duriaux Chavarría.

Ce n’était pas le cas. En fait, les trois sites étaient pratiquement impossibles à distinguer en termes de productivité agricole totale – la quantité d’énergie alimentaire produite par le paysage. Les villages à proximité de la forêt avaient une productivité du bétail beaucoup plus élevée, sans pour autant compromettre la productivité des cultures.

   L'étude a examiné une sélection de six villages situés à une certaine distance de la forêt de Munesa, propriété de l'état éthiopien. Photo: Frédéric Baudron

EFFETS EN CASCADE

De manière cruciale, les agriculteurs vivant à proximité de la forêt pouvaient garder plus de vaches et de chèvres et les envoyer brouter parmi les arbres.

« Vous n’avez pas de compte d’épargne, mais avoir du bétail vous donne des options. Vous pouvez vendre une vache ou un couple de chèvres, ou du bois de chauffage, et ainsi vous avez un peu d’argent supplémentaire lorsque vous en avez besoin. La forêt est là pour vous fournir à un moment critique ou pour investir dans votre ferme », explique Duriaux Chavarría.

L’inégalité sociale était donc beaucoup plus grande dans les villages les plus éloignés de la forêt. Dans la zone éloignée, 33% des ménages agricoles ne possédaient pas de bétail – un taux se réduisant à 18% dans la zone intermédiaire et 6% dans la zone proche. « Là où il y avait moins d’accès à la forêt, les agriculteurs les plus pauvres étaient beaucoup moins bien lotis sans filets de sécurité. »

Les animaux ont également apporté une partie de la forêt avec eux.

« Le bétail est le principal distributeur de nutriments de la forêt à la ferme. Ils passent 10 à 12 heures dans la forêt, puis à la fin de la journée, ils rentrent et défèque à la ferme. Nous estimons qu’environ la moitié de ce qu’ils mangent retourne à la ferme. Ce sont de gros animaux, ils mangent beaucoup, ils défèquent beaucoup, donc cela fait beaucoup de nutriments. »

Cela signifie que les animaux vivant près de la forêt étaient les mieux lotis en termes de nutrition, ce que les auteurs ont exploré dans un autre article dirigé par F. Baudron. Les agriculteurs ont pu utiliser le fumier comme engrais pour les cultures et cultiver des bananiers d’abyssinie, ou faux bananiers – une plante racine de grande taille qui constitue un aliment de base important dans le sud de l’Éthiopie – et cultiver à l’ombre de ceux-ci d’autres légumes.

« Et tout cela parce que la forêt vous a donné de la nourriture pour avoir du bétail, qui est venu et a déféqué dans votre ferme. Nous ne nous serions jamais attendus à avoir une telle cascade d’effets », explique Duriaux Chavarría.

L’article soutient une base croissante d‘éléments probants montrant que les forêts et les arbres contribuent de nombreuses façons à la production agricole, dit le co-auteur Terry Sunderland, du Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) et de l’Université de Colombie-Britannique.

« Les voies de ces contributions doivent souvent être révélées car elles ne sont pas toujours immédiatement évidentes », déclare Sunderland. « La contribution de cet article à ce corpus de données suggère que de nombreux services écosystémiques jouent un rôle essentiel dans l’élevage de bétail en fournissant des nutriments et en réduisant le besoin d’intrants externes – des enjeux cruciaux pour les agriculteurs pauvres en ressources. »

   Les bovins, les moutons, les chèvres, les ânes et les poulets sont toutes des formes importantes de bétail dans la région d'Oromia, où l'étude a été menée. Photo: Frédéric Baudron
   L’étude indique que la diversité des petits exploitants de la région appelle à des voies diverses pour une intensification durable. Photo: Frédéric Baudron

UNE PINCÉE DE SEL

Mais il s’agit d’une ‘pincée de sel’, dit Duriaux Chavarría. « Ce n’est pas quelque chose qui peut être appliqué partout. »

« Les animaux d’élevage sont la clé de tous ces avantages, et ils représentent beaucoup de travail – vous avez besoin de personnes habituées à avoir ensemble du bétail et des cultures. » Heureusement, ces systèmes sont très répandus en Afrique subsaharienne, dit-il. « Vous avez besoin d’un mécanisme pour déplacer ces nutriments et le bétail est le meilleur. »

As well, forests need to be common lands, freely accessible to local people. “If you cannot use the forest, then for farmers it’s useless,” says Duriaux Chavarría

Par ailleurs, les forêts doivent être des terres communes, librement accessibles aux populations locales. « Si vous ne pouvez pas utiliser la forêt, alors pour les agriculteurs, c’est inutile », explique Duriaux Chavarría.

Cela signifie que les défenseurs de l’environnement doivent réfléchir un peu plus aux aires protégées, soulignent les auteurs dans le document : « De nouvelles approches de conservation doivent être élaborées dans des paysages où les gens coexistent avec la nature … Ils doivent considérer l’importance des forêts pour le bien-être humain et la production agricole en particulier, comme une incitation pour les communautés locales à les conserver. »

Les agronomes, par contre, doivent considérer le paysage de manière plus large, les ressources communautaires au-delà des limites de la ferme. « C’est vrai, les ressources communautaires ne sont pas si simples à mettre dans vos calculs », dit Duriaux Chavarría, «mais dans le monde réel, elles ont un impact énorme et il existe un grand potentiel pour trouver des moyens durables d’améliorer les moyens de subsistance ruraux et la productivité agricole. »

   Les cultures communes dans la région comprennent les céréales, les légumes, les tubercules, l'ensète et la banane. Photo: Frédéric Baudron

Cette recherche a été menée par le CIMMYT et le CIFOR dans le cadre du projet de changement agraire.

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Pour plus d'informations sur ce sujet, veuillez contacter Jean-Yves Duriaux Chavarría à l'adresse courriel suivante jy.duriaux@gmail.com ou Terry Sunderland à l'adresse courriel suivante t.sunderland@cgiar.org.
Cette recherche a été possible grâce à l'aide financière du fond du Département britannique pour le développement international (DFID), de l'USAID et du Programme de recherche du CGIAR sur le blé (WHEAT).
 
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