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Les ressources forestières du Bhoutan sous pression : les villageois s’adaptent au changement

La gestion durable des forêts aide à préserver la vie spirituelle et les moyens de subsistance.
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Les champignons Matsutake (Tricholoma matsutake) poussent dans les forêts du Bhoutan. CIFOR/Tshewang Dorji

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Bhutan - Tshewang Dorji est un chercheur en foresterie. Quand il est au Bhoutan, il travaille habituellement en ville – mais pendant ses jours de congé, comme beaucoup de Bhoutanais, il prend le temps de se rendre dans la forêt, de visiter des sites sacrés et d’offrir des prières.

« Je me sens plus détendu, heureux et satisfait après chaque visite », dit-il. « Cela renforce simplement votre tranquillité d’esprit et votre spiritualité. Des personnes de tous les horizons au Bhoutan viennent visiter ces lieux. »

Un de ces sites, Tselung Nye, est une grotte de méditation, qui aurait été visitée au 9ème siècle par Guru Rinpoché – une figure vénérée et considérée par les Bhoutanais comme un ‘second Bouddha’. Un autre est un énorme vieux chêne, appelé Gomju Drake, au milieu du village de Sheling dans le centre du Bhoutan. Il est drapé d’orchidées et de fougères, et l’eau limpide d’une source jaillit de sa base. Les villageois pensent que l’arbre majestueux a poussé lorsqu’un gourou local a planté sa canne à l’envers dans le sol sacré, dit T. Dorji.

« Ils croient que s’ils perturbaient cette zone, cela donnerait un mauvais présage au village – il y aurait des changements soudains dans les conditions météorologiques, ou une tempête viendrait et détruirait leurs cultures, ou ils ne recevraient pas de pluie à temps. »

LES LEADERS ‘VERTS’

Dans la nation profondément bouddhiste du Bhoutan, dans les hauteurs de l’Himalaya, les forêts revêtent une importance culturelle, spirituelle et pratique considérable, ce qui a contribué à en faire l’une des nations les plus boisées du monde. Plus de 70% du pays est recouvert de forêts et la constitution stipule qu’au moins 60% de la superficie totale des terres du Bhoutan reste en permanence sous couvert forestier.

Le pays est célèbre pour son approche ‘verte’ – et les valeurs locales et les croyances religieuses coexistent avec la conservation.

Toutes les politiques gouvernementales sont mesurées par rapport au cadre de développement novateur du « Bonheur National Brut» du pays, qui accorde le même degré de priorité à la durabilité de l’environnement, à la préservation de la culture, au développement socioéconomique et à la gouvernance. La couverture forestière du Bhoutan et sa faible population en ont fait le seul pays « négatif en carbone » du monde – et il détient le record Guinness du monde pour le plus grand nombre d’arbres plantés en une heure.

Mais sur le terrain, comment les populations locales perçoivent-elles leurs forêts ?

Des chercheurs de l’Institut Ugyen Wangchuck pour la conservation et la recherche environnementale (UWICER) avec des collègues du Centre pour la recherche forestière internationale (CIFOR) ont entrepris une évaluation des multiples services écosystémiques fournis par les forêts du Bhoutan, et notamment de la perception de leur importance au niveau local.

Ils ont commencé par une revue de la littérature, en recherchant des preuves de liens entre les forêts et le système du Bonheur National Brut. Ils ont ensuite entrepris d’évaluer sur le terrain trois types de forêts soumises à des régimes de gestion distincts : les forêts de chênes persistants de haute altitude, les plantations communautaires et les unités de gestion forestière des réserves de l’État.

Les résultats de la première phase de recherche ont été rapportés dans un récent article de la revue Forests.

ALIMENTATION, CARBURANT, CHAMPIGNONS ET FOURRAGE

T. Dorji a dirigé la partie de la recherche sur les forêts de chênes persistants de haute altitude, située entre 2 200 et 3 500 mètres d’altitude. Ces forêts sont particulièrement importantes pour les agriculteurs de la zone tempérée du Bhoutan.

« Les gens tirent l’essentiel de leurs biens et services de ces forêts », a déclaré T. Dorji. « Le plus important, comme ils l’ont souligné, est l’eau douce. Les forêts agissent comme un château d’eau : elles capturent la fonte des neiges et les précipitations et elles libèrent progressivement l’eau vers les communautés situées en aval, de sorte que les rivières coulent toute l’année. »

Les habitants utilisent du bois pour leurs maisons, ils ramassent du bois de chauffage et leurs vaches et leurs yaks paissent dans les prés alpins et sous les arbres. « Le pâturage constitue traditionnellement et culturellement une part très importante du mode de vie de ces communautés », a déclaré T. Dorji.

La gestion forestière conventionnelle recommande d’éviter le pâturage en raison des dommages causés aux jeunes plants – mais limiter l’accès au Bhoutan aurait un impact économique et social considérable, a-t-il ajouté. Les autorités réfléchissent donc à la manière d’intégrer judicieusement le pâturage dans les plans de gestion.

La collecte de feuilles mortes du sol de la forêt est également importante. Des pratiques traditionnelles vieilles de plusieurs milliers d’années régissent cette activité, réglementant qui peut collecter les feuilles mortes à partir de quel endroit et à quel moment, a déclaré Robin Sears, chercheur du CIFOR impliqué dans l’étude.

« Nous ne saurions trop insister sur l’importance de la collecte de fourrage et de feuilles mortes dans ces forêts pour les communautés », a-t-elle déclaré.

Les agriculteurs rapportent les débris de feuilles à la maison et l’utilisent comme litière pour leur bétail. Une fois qu’ils sont imbibés d’urine et de bouse, ils la compostent puis l’étendent sur leurs champs – un engrais organique incroyablement riche qui apporte les nutriments de la forêt à la ferme.

Le Bhoutan a pour objectif de devenir 100% organique d’ici 2020, a déclaré R. Sears. « La maintenance du système de collecte des déchets est cruciale s’ils veulent y parvenir. »

Les champignons sont un autre produit forestier de grande valeur, a déclaré R. Sears. « Un certain nombre d’espèces de champignons sont récoltées dans tous les types de forêts. Ils sont très importants d’un point de vue économique, il y un marché très important pour eux, mais elles sont également très appréciées par les Bhoutanais pour la consommation domestique. C’est un vrai délice. »

Certaines familles les font sécher au soleil pour les utiliser hors saison, a déclaré T. Dorji – et c’est sa façon préférée de les apprécier. « Cuits avec du bœuf, ils sont vraiment délicieux. »

POINT DE BONHEUR SANS NUAGE

La couverture forestière du Bhoutan a en fait augmenté ces dernières années, en partie à cause de l’urbanisation du fait que les gens quittent leurs fermes. « Il y a un grand effort en faveur de la modernisation et une forte émigration des ruraux vers les zones urbaines », a déclaré R. Sears. «Les jeunes partent pour les villes et la faune, les prédateurs, reviennent.»

Cela mène à un conflit, a déclaré T. Dorji. Dans les forêts que nous avons étudiées, les gens ont constaté une augmentation de l’abondance d’animaux sauvages tels que les cerfs, les ours, les sangliers – et les gens font maintenant face à des problèmes relatifs aux conflits entre l’homme et la vie sauvage. »

« Il serait utile de mener davantage de recherches pour trouver des moyens significatifs de résoudre ces conflits. »

Même si la superficie totale de la forêt augmente, le bois et le bois de chauffage deviennent plus difficiles à trouver près des villages. Les villageois sont préoccupés par la durabilité de leurs ressources forestières.

«Dans le passé, il y a environ 20 ans, nous pouvions aller chercher nos besoins en bois pour la construction et la rénovation de maisons dans les forêts voisines, à environ 10 à 15 minutes à pied de la maison», a déclaré un homme de 45 ans aux chercheurs. «Maintenant, nous devons parcourir plus de 5 à 6 heures en camion à la recherche de bois de chauffage et de bois d’œuvre.»

DECOMPTER LES BENEFICES

Himlal Baral, scientifique du CIFOR qui supervise le projet – une partie de l’initiative « Terres en pente en transition » («Sloping Lands in Transition», SLANT) – a déclaré que la recherche fournissait des informations utiles aux décideurs politiques ainsi que des enseignements pour d’autres pays.

«Notre étude démontre que des conclusions judicieuses peuvent être tirées en utilisant une approche conceptuelle relativement simple et des données et des outils facilement disponibles, pouvant être appliqués à d’autres régions montagneuses pauvres en données. »

Mais les études qualitatives actuelles ne sont que la première étape de ce que les chercheurs espèrent être une étude plus longue et plus quantitative. Si le financement le permet, ils veulent mesurer les services éco-systémiques fournis par ces forêts. Combien d’énergie combustible, de fourrage et de nourriture fournissent-ils? Quels sont exactement les effets en aval de l’activité forestière en amont? Quel est l’impact des différentes pratiques de gestion forestière sur les services éco-systémiques?

Ce que le projet a déjà montré, c’est que les gens considèrent la forêt comme l’infrastructure qui leur fournit leurs besoins essentiels: eau douce, air pur, engrais pour leurs champs, services culturels et spirituels, a déclaré R. Sears.

La gouvernance forestière au Bhoutan est partagée par les communautés, les propriétaires fonciers privés et le gouvernement. L’un des objectifs de ce projet est de fournir aux parties prenantes en retour des informations sur le fonctionnement des activités actuelles de gestion forestière – et sur ce qui pourrait contribuer à préserver cet élément essentiel du paysage du pays.

«Les gens connaissent leurs forêts, ils en connaissent l’importance et ils ont besoin des biens et des services qu’ils fournissent», a déclaré R. Sears.

«C’est une partie de l’identité bhoutanaise d’avoir cette nation incroyablement boisée – le Bhoutan est très identifié de par ses forêts.»

À bien des égards, les forêts sont au centre de ce que signifie être bhoutanais.

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Pour plus d'informations sur ce sujet, veuillez contacter Himlal Baral à l'adresse courriel suivante h.baral@cgiar.org.
Cette recherche fait partie du Programme de recherche du CGIAR sur les forêts, les arbres et l'agroforesterie, qui est soutenu par les Donateurs Fonds CGIAR.