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Un système de Ponzi avec la nature ?

Mondialisation, gouvernance, informalité et disparition des ressources naturelles africaines : Leçons du commerce du palissandre entre la Zambie et la Chine.
Les forêts de Miombo dans le nord de la Zambie. CIFOR Photo/Jeff Walker

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Africa - Il y a quelques mois, nous avons partagé nos premières impressions sur de nouvelles recherches sur le commerce zambien de Pterocarpus tinctorius – un très bel arbre communément appelé mukula, palissandre ou encore bois de rose, dans les cercles commerciaux du bois. Cette évaluation est maintenant terminée, et nous avons une proposition pour vous.

Que diriez-vous si quelqu’un vous proposait 1 000 USD pour investir dans une activité commerciale incroyablement rentable, dans laquelle vous récupéreriez vos 1 000 USD, plus 30 000 USD de bénéfices dans un délai de 50 jours ? Tout ce que vous auriez à faire serait de rembourser 1000 USD et de passer le mot à vos amis, afin qu’ils donnent également à cette personne un peu d’argent pour exécuter la même opération encore et encore.

Trop beau pour être vrai ?

Ce système de Ponzi classique est condamné par définition. Alors que le fraudeur convainc les nouvelles victimes afin de tirer un profit pour payer les premières, il arrive un moment où il y a plus de gens qui demandent à être remboursés que ceux qui veulent investir de l’argent frais – à ce moment, le fraudeur disparaît avec l’argent, ou va en prison.

Dans les années 1920, le plan de Charles Ponzi a duré environ un an, promettant des rendements de 50 à 100% par an. Bernie Madoff l’a étiré sur trois décennies, livrant environ 12% chaque année à ses ‘amis’ – jusqu’à ce qu’il soit condamné en 2009 à 150 ans de prison, laissant des milliers de personnes sans le sou.

Mais aujourd’hui, dans l’écosystème délicat des bois miombo de Zambie, il existe un système de Ponzi qui ne montre aucun signe de ralentissement. Pourquoi ? Parce que dans le commerce du bois de rose, la nature fournit le capital de départ.

Est-ce que quelqu’un y perd ? Nous le croyons.

PREMIÈREMENT, LES LOCAUX

Le commerce de mukula en Zambie a explosé autour de 2010-2012, et il a continué de progresser depuis. Initialement, les acheteurs (en grande partie d’origine chinoise) parcouraient la Zambie rurale en demandant aux gens de couper et de ramasser autant de rondins que possible. Au milieu des conditions de vie difficiles de cette partie du monde, la tentation des paiements escomptés a rapidement vu les communautés zambiennes remplacer l’agriculture par l’exploitation forestière comme leur plus importante source de revenus (voir Figure 1).

Figure 1. Pourcentage relatif des activités de subsistance avant et après l’augmentation de la production de bois

 

Les activités agricoles n’étaient pas complètement abandonnées. Les femmes, les enfants et les amis étaient appelés à remplacer les agriculteurs absents, qui passaient des mois dans les forêts à la recherche d’arbres mukula.

Le résultat ? Soudain, les familles avaient de l’argent pour payer les frais de scolarité, les médicaments, la nourriture, le bétail et les articles ménagers. Des bicyclettes, des téléphones portables et des panneaux solaires ont commencé à apparaître dans les villages.

Ça parait comme du progrès. Puis les choses ont repris leur cours normal. Tandis que la demande montait en flèche, les arbres se faisaient de plus en plus rares, plus petits et plus éloignés – mais le prix payé par les acheteurs restait inchangé. Si vous tenez compte du coût de la main-d’œuvre, les agriculteurs ont commencé à vendre des mukula à perte ces dernières années.

Les anciens fermiers étaient devenus des victimes prêtes à accorder une remise sur la valeur de leur travail pour livrer plus de rondins. Et ces victimes n’étaient pas seulement de Zambiens, mais elles étaient aussi originaires de la République démocratique du Congo, du Malawi, du Mozambique, de la Tanzanie – n’importe quel autre pays où le même système pouvait être reproduit.

DEUXIÈMEMENT, LE GOUVERNEMENT

Comme pour tout respectable système de Ponzi, il doit y avoir un peu de magie des chiffres pour que cela fonctionne. Et voilà le tour de magie : En 2016, environ 3 000 mètres cubes de bois ont quitté la Zambie – puis un miracle s’est produit et plus de 60 000 mètres cubes ont atteint les côtes chinoises (voir Figure 2).

Figure 2. Statistiques d’importation et d’exportation de rondins (FAOSTAT 2008-2016 et données douanières chinoises)

 

Les données disponibles ne sont pas aussi bonnes que nous le souhaiterions, nous ne pouvons donc pas (encore) vous dire exactement combien de mukula – entre autres – il y a dans ces barres bleues et rouges ci-dessus, mais nous sommes prêts à parier que mukula joue un rôle énorme. L’augmentation récente des importations déclarées par la Chine coïncide tout simplement trop bien avec les activités que nous (et bien d’autres, y compris le gouvernement de Zambie) avons documentées. Et aucune autre activité nouvelle ou accrue liée à la foresterie – comme par exemple, une multitude de concessions officielles d’exploitation forestière nouvellement livrées – ne peut expliquer le grand bond de ces nombres.

Si vous avez cru M. Ponzi et que vous lui avez donné 1000 USD, vous pourriez aussi croire que les arbres poussent en mer. Une grume quitte la Zambie et 1000 atteignent la Chine – cela éclipse sûrement l’exploit de M. Madoff.

En fin de compte, c’est le gouvernement zambien qui enregistre la plus grande perte parce que de tels volumes sont introuvables et ne peuvent donc pas être taxés. Selon nos estimations, les pertes moyennes annuelles des dernières années se situent autour de 3,2 millions de dollars.

(Nous ne suggérons ici pas que les récoltes actuelles soient durables, même si elles pouvaient être taxées, mais nous préconisions plus de recherches à ce sujet dans le rapport.)

Cela peut sembler une somme insignifiante pour les joueurs professionnels de Ponzi, mais nous pensons qu’il n’en est rien ici en comparaison avec le total des fonds annuels versés au Département des Forêts de Zambie (USD 1,4 million en 2015), qui est de manière permanente sous-financé et en sous-effectif pour mener à bien ses mandats.

Le tour de main est un peu pervers. Pour multiplier les arbres en mer et fermer les yeux pendant que le tour est joué, les commerçants sont prêts à débourser environ 1,7 million de dollars par an sur la route de la Zambie à la Chine comme paiements de ‘facilitation’ aux fonctionnaires qui pourraient retarder cette multiplication miraculeuse.

TROISIÈMEMENT, NOUS TOUS?

La fin du régime mukula n’a pas encore été écrite. Le gouvernement zambien a examiné la question de près et notre rapport examine de nombreuses décisions gouvernementales – principalement sous la forme d’interdictions de d’exportation de grumes – prises au fil des ans pour remédier à une situation clairement considérée comme insoutenable, tant sur le plan social qu’écologique.

Une option à court terme consiste à mieux définir quelles espèces relèvent du terme général ‘mukula’ et à les inscrire dans la Convention sur le commerce international des espèces menacées d’extinction (CITES).

Cependant, pour d’autres solutions potentielles, telles que des efforts de sensibilisation sur les marchés de consommation et un meilleur engagement des douanes internationales et des organismes nationaux et régionaux en Afrique, il ne semble pas y avoir assez de fumée pour appeler les pompiers.

À court terme, tout le monde y gagne. Les agriculteurs de Zambie y gagnent (environ 23 USD par mètre cube), les commerçants et les acheteurs y gagnent (en vendant les grumes aux importateurs chinois entre 800 et 1100 USD par mètre cube), et ceux qui supervisent le programme y gagnent (avec paiements de facilitation entre 90 et 150 USD par mètre cube).

L’ironie de l’histoire de Mukula en Zambie, comme récemment dans des schémas similaires en Afrique de l’Ouest et du Centre, c’est qu’il n’y a pas de coupable – c’est un système de Ponzi sans Ponzi. En effet, le système semble si parfait que nous ne pouvons même pas suggérer qui pourrait courir avec l’argent ou se retrouver derrière les barreaux. La nature est simplement trop généreuse, les commerçants ne font qu’appliquer les principes de bases de l’économie et les fonctionnaires se plaignent de leurs salaires trop bas. Cela doit être la main invisible au travail!

Bien sûr, on peut se plaindre de l’injustice de la redistribution des bénéfices pour un produit qui est simplement coupé et expédié avec une valeur ajoutée nulle. Ou sur les dommages potentiellement irréversibles qui sont causés à l’écosystème de Miombo. Ou sur le nombre d’agriculteurs victimes qui devront bientôt retourner dans leurs champs lorsque les forêts seront vidées de toutes leurs précieuses ressources.

Comme la main invisible le dicte, nous semblons être prêts à vivre avec ces problèmes.

Le sommes-nous vraiment?

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Cette recherche fait partie du Programme de recherche du CGIAR sur les forêts, les arbres et l'agroforesterie, qui est soutenu par les Donateurs Fonds CGIAR.
Cette recherche a été possible grâce à l'aide financière du fond Cette recherche est menée en collaboration avec l'Institut international pour l'environnement et le développement (IIED) et est soutenue par le Département du développement international et le Conseil de recherche économique et sociale du Royaume-Uni.
 
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