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Adham*, 53 ans, vit dans la vallée du Vanj aux versants escarpés, située dans le massif du Pamir à l’est du Tadjikistan. Les pentes des montagnes sont desséchées et poussiéreuses, mais le fond de la vallée s’habille du vert des cultures chaque printemps à la fonte des glaciers.

Jusqu’à présent, il s’agissait surtout de pomme de terre pour la subsistance et de blé, mais c’est en train de changer. Chaque année, Adham ajoute une nouvelle rangée d’arbres fruitiers à son verger, suivant la tendance à l’investissement dans les arbres qui gagne ce pays rural d’Asie centrale.

Comme la plupart des familles au Tadjikistan, celle d’Adham est dispersée. Un de ses fils fait son service militaire ; l’autre a rejoint les millions de jeunes hommes tadjiks partis travailler en Russie. L’argent qu’il envoie chez lui sert à payer les plants.

« Les arbres sont un investissement à long terme », a confié Adham à l’anthropologue Igor Rubinov, qui a vécu à ses côtés plusieurs mois à l’occasion d’un travail d’investigation dans la vallée. « Il faut en prendre soin comme de nos enfants. »

Pour Rubinov, cette remarque prenait tout son sens à la lumière du nouveau document occasionnel dont il est l’auteur sur le lien entre l’émigration et les forêts au Tadjikistan, publié par le Centre de recherche forestière internationale (CIFOR).

« Quand il a dit cela, j’ai su que ses vrais enfants étaient partis. Pour moi, cela montrait que dans un pays où tant de gens émigrent, il est important d’apporter de la stabilité autour de soi », explique-t-il. « Voilà la fonction réelle des arbres pour Adham, et de ces arbres, il était visiblement très fier. »

La dislocation de l’Union soviétique et la guerre civile qui a sévi ensuite pendant cinq ans ont plongé le Tadjikistan dans la pauvreté. Les populations rurales ayant rarement de l’électricité, ni de quoi se chauffer, coupaient les arbres pour faire du bois de feu. « Les habitants devaient cuire leur pain et se chauffer pendant l’hiver, très rigoureux, alors ils se sont tournés massivement vers les ressources forestières », explique Rubinov.

UN PAYS DE MIGRANTS

Dans les années qui ont suivi, le pays s’est reposé sur l’agriculture de subsistance, et l’émigration, surtout vers la Russie.

Il est connu que le Tadjikistan est le pays du monde qui a la plus forte dépendance vis-à-vis des envois de fonds de travailleurs émigrés. En 2014, ces transferts de fonds représentaient 50 % du PIB national, ce qui est énorme, même si ce chiffre est tombé depuis à 36,6 % à la suite de la récession financière qui a frappé la Russie et du durcissement des règles d’octroi de visas.

« Vous pouvez demander à toutes les familles que vous voyez, sans exception : combien avez-vous de migrants ? Un seulement ou quatre ? », révèle Rubinov.

D’après Habtemariam Kassa, qui dirige un nouveau projet de recherche du CIFOR, dont c’est justement l’objectif, ce pays est l’endroit idéal pour étudier les effets des mouvements migratoires sur l’utilisation des terres. Ce projet effectuera des comparaisons entre l’Indonésie, le Pérou et le Tadjikistan.

« S’il est vrai que le Tadjikistan n’a pas beaucoup d’arbres ni de ressources forestières, le peu d’arbres qu’il y a est très important pour les moyens de subsistance en milieu rural », déclare Kassa.

À partir du milieu de 2017, les scientifiques du CIFOR interrogeront la population sur deux sites de recherche au Tadjikistan, l’un dans le massif montagneux du Pamir et l’autre à l’ouest du pays, dans la région de Pendjikent près de la frontière avec l’Ouzbékistan, pour étudier la dynamique des flux migratoires.

« Nous allons poser les questions suivantes : qui émigre ? Pour combien de temps ? Combien d’argent envoient-ils dans leur pays ou rapportent-ils à leur retour ? Dans quoi investissent-ils cet argent ? Quelle est l’importance de la plantation d’arbres dans leur stratégie ? », explique Kassa.

CONSÉQUENCES SOCIOÉCONOMIQUES

Au Tadjikistan, l’émigration est très inégale selon le sexe : ce sont presque toujours les hommes qui partent, mais cela est en train de changer. Le genre sera donc un élément important de cette étude.

« Nous espérons pouvoir tirer des conclusions en fonction des pays, et trouver des points communs ou des différences qui nous aideront à mieux comprendre ce qui se passe. J’espère bien qu’il y aura des résultats utiles qui orienteront les décisions des pouvoirs publics au Tadjikistan, et qui pousseront les gens à faire une utilisation plus durable des ressources naturelles », indique Kassa.

Si les résultats complets ne sont pas attendus avant 2018, le document occasionnel de Rubinov donne une vue d’ensemble du contexte, ainsi que des conclusions préliminaires.

Selon lui, les réformes foncières récentes ont renforcé le sentiment de sécurité des gens vis-à-vis de leurs terres.

« Maintenant, les gens commencent à penser : je sais que cette terre m’appartiendra toute ma vie, puis qu’elle appartiendra à mes enfants, alors que puis-je faire pour l’améliorer ?  Les émigrés rentrent au pays et pensent : comment faire pour apporter de la stabilité à ma vie à l’avenir ? Pour beaucoup, les arbres sont l’une des stratégies adoptées. »

Avec quelques économies, ils peuvent acheter des plants pour diversifier leurs moyens de subsistance et accroître potentiellement leurs revenus à long terme.

En plus des arbres fruitiers, Rubinov a remarqué que les habitants boisaient des terrains près de leur village afin d’avoir une source de bois et d’énergie renouvelable et économique pour la cuisine et le chauffage.

Selon Rubinov, comme ces gens ne sont pas des spécialistes de la sylviculture, il faut un soutien technique pour les aider à exploiter pleinement leurs arbres.

D’après lui, sans que cela ait été planifié et de manière peu systématique, les migrants contribuent petit à petit au développement du couvert forestier au Tadjikistan. Toutefois, il n’y a pas que des bonnes nouvelles : les forêts alpines naturelles de genévriers qui restent au Tadjikistan subissent les effets du pâturage des animaux et de la collecte de bois de feu.

« Les populations ne sont pas nécessairement les gardiens des quelques forêts naturelles qui subsistent », déclare Rubinov.  « Nous observons plutôt une extension des forêts autour des zones peuplées dans les fonds de vallée, et nous espérons qu’avec une augmentation suffisante de ces surfaces, la pression qui pèse sur les forêts de haute montagne se relâchera. »

« La question toujours débattue est de savoir si les populations sont bonnes ou mauvaises pour l’environnement, si elles sauvent ou détruisent la forêt. Au Tadjikistan, on voit très bien que c’est un phénomène qui a lieu dans les deux sens. »

*Les prénoms ont été changés.

Photo de couverture : « Paysage montagneux au Pamir », par S. Nazari

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