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Je me souviens encore du jour, il y a longtemps, où le Directeur général du CIFOR avait « invité » l’ensemble du personnel à participer à un atelier portant sur la théorie du changement.

Des carrés, des bulles, des flèches et d’autres formes étaient dessinés sur des bouts de papier et disposés dans toute la salle pour associer des notions familières à un contexte nouveau. Des énoncés insipides étaient marqués sur des étiquettes brillantes et placés sur un tissu pour exposer des concepts relatifs aux moyens utilisés et aux impacts, tandis que l’animateur de l’atelier se donnait du mal pour capter l’attention de scientifiques sceptiques. En partant des moyens pour aboutir aux impacts, le rythme des activités s’ordonnait de la gauche vers la droite et leur déroulement servait de baromètre du changement mesurable.

En un mot, ennuyeux.

Des années passent. Puis, en 2018, je me suis trouvé à parler avec des spécialistes du développement d’une théorie du changement pour le Plan d’action sur l’application des réglementations forestières, la gouvernance et les échanges commerciaux (FLEGT), qui est la stratégie de l’Union européenne pour lutter contre l’exploitation illégale des forêts et ses conséquences dramatiques.

Cette fois-ci, il y avait encore les carrés et les bulles, les étiquettes brillantes, avec une installation de gauche à droite, mais l’atmosphère était complètement différente. Les juxtapositions étaient plus intéressantes. L’animateur n’avait pas besoin de s’évertuer à maintenir la concentration des participants.

Moins ennuyeux.

À Yaoundé en 2019, avec toute une équipe de spécialistes du suivi-évaluation, je tentais d’évaluer les impacts de l’Accord de partenariat volontaire (APV) au Cameroun. Les APV, qui sont des accords commerciaux signés entre l’Union européenne et les pays producteurs de bois dans le cadre du plan d’action FLEGT, s’accompagnent d’une longue liste d’impacts visés, sur les forêts, les populations, l’économie, etc. Mais comment mesurer ces impacts ?

C’est alors que les théories du changement se révèlent utiles et que les carrés et les bulles, les flèches, les couleurs et les phrases fades prennent plus de sens, et la théorie du changement du FLEGT avec eux.

Intéressant (pour moi, au moins).

La réalité est que la vie des personnes sur lesquelles nous essayons d’avoir un impact n’est pas faite de rectangles et de flèches. En effet, hors de nos quatre murs, c’est la multidimensionnalité qui est la règle.

Puis les dialogues ont continué dans d’autres cadres, notamment au Ghana et en Indonésie qui, avec le Cameroun, étaient notre cible initiale. Les expériences humaines qu’on nous racontait nous fascinaient de plus en plus alors que nous tentions de les rapprocher de notre théorie du changement limitée à deux dimensions.

Après des mois passés à interviewer des centaines d’acteurs, les résultats sont maintenant publiés. Comme il s’agit d’un long rapport, permettez-moi d’en souligner les éléments les plus importants à mon avis.

Une méthodologie uniforme

L’accent est mis sur « l’uniformité » et non pas sur la méthodologie utilisée, ce qui a ses avantages et ses inconvénients. Dès le départ, on disait qu’il y avait tellement de littérature sur les impacts de l’APV qu’il n’était pas nécessaire de se rendre en mission dans les pays concernés par ces accords. Et il s’est avéré que ce n’était qu’un bruit infondé.

Dans le cadre du FLEGT, qui est un plan ambitieux avec des opérations dans plus d’une douzaine de pays, il est indispensable de comparer ce qui est comparable.

Pour une personne qui ne s’intéresse qu’à une zone d’exploitation forestière au Ghana, à une forêt communautaire au Cameroun, à un village en Indonésie, au Vietnam ou en Guyane, une approche uniforme n’est pas forcement necessaire, bien que les résultats soient toujours utiles pour renseigner la théorie du changement. Mais quand la question est de savoir si le FLEGT et les investissements réalisés à ce titre produisent un effet, par exemple, sur l’application de la loi et la conformité dans tous les pays APV, il est alors utile de disposer d’une méthodologie uniforme.

Notre but était d’identifier l’effet du processus FLEGT-APV sur quatre grandes thématiques : la gestion durable des forêts et l’état des forêts, l’évolution des secteurs forestiers formel et informel et les relations entre ces deux secteurs, les métiers et l’emploi, et l’application de la loi et la gouvernance. Le changement a été évalué à partir du point de vue de 341 experts du secteur forestier qui, entre deux périodes (avant et après la mise en œuvre d’un APV), ont aussi donné leur opinion sur le rôle de l’APV dans ces changements.

Ces informations (et les indicateurs précis enregistrés) sont fondamentales pour vérifier que la théorie du changement tient debout et pour repérer où les actions entreprises fonctionnent bien, moins bien ou pas du tout.

Des points de départ et des évolutions différentes

De toute évidence, les valeurs de référence et les valeurs actuelles sont différentes selon les pays. Au Cameroun, au Ghana et en Indonésie avant la ratification de l’APV, la corruption, les sanctions, ou la mise en œuvre des plans d’aménagement n’étaient pas les mêmes et restent différentes.

Mais cette étude n’est pas une comparaison de la performance des pays échantillonnés. Elle cherche plutôt à comprendre les similitudes et les disparités entre les effets du FLEGT-APV dans des pays au contexte différent.

Le graphique ci-dessous schématise par des lignes la situation dans chaque pays :

Pour chacun des 17 indicateurs dont on a mesuré le changement, ce graphique décrit le constat avant l’APV (en pointillé), la situation aujourd’hui (ligne pleine) et le rôle de l’APV dans le changement (lignes grises).

Si la ligne grise est très près du pointillé, cela signifie que le rôle de l’APV dans le changement (c.-à-d. la distance entre la ligne en pointillé et la ligne pleine) est négligeable. Imaginez que les sanctions dans le secteur forestier n’étaient pas appliquées avant l’APV (0 dans le graphique), et que toutes celles qui sont prononcées aujourd’hui sont suivies d’effet (5 dans le graphique). Si la ligne grise et celle en pointillé sont très près sur l’indicateur « sanctions », l’APV n’a pas contribué beaucoup (ou en rien) à ce changement ; du moins pour ce qu’en savent plus d’une centaine d’experts.

Dans l’ensemble, le graphique montre que le changement s’est produit sur de nombreux fronts et que la situation actuelle semble plus avancée au Ghana et en Indonésie qu’au Cameroun, l’APV ayant eu généralement un effet positif dans le changement observé.

Un ensemble cohérent d’actions, quelque problème et de nombreuses questions

Sur une échelle allant de très négatif à très positif, nous avons mesuré l’effet de l’APV pour 35 indicateurs ciblés par cet accord.

Le graphique ci-dessous indique les 35 indicateurs, répartis entre les quatre thématiques, et l’effet de l’APV pour ceux-ci dans les pays échantillonnés.

Si vous voyez le verre à moitié plein, le graphique présente au moins deux bonnes nouvelles. D’abord, presque tous les indicateurs témoignent en moyenne d’un effet positif. Deuxièmement, il existe une remarquable similitude entre les zones d’intervention dans les pays, ce qui révèle que le plan d’action FLEGT, malgré sa complexité, a permis de mettre en place un ensemble cohérent d’activités, avec le soutien de dizaines d’entités de mise en œuvre dans divers pays au fil des années.

Si vous voyez le verre à moitié vide, le graphique fournit aussi d’autres enseignements. D’abord, plusieurs indicateurs dans certains pays sont, en moyenne, proche de zéro ou juste au-dessus. Deuxièmement, la contribution à des impacts positifs dans un pays ne semble pas avoir automatiquement fonctionné ailleurs.

L’investissement a-t-il été inutile dans les thématiques et les pays où l’APV semble ne pas avoir pu s’élever au-dessus de zéro ? Non, mais dans le contexte de cette étude, ce n’est pas la bonne question à se poser. Vaut-il la peine de continuer à investir dans cette thématique ? Les ressources devraient-elles servir à renforcer l’action sur les zones où l’amélioration s’est fait ressentir le plus, ou bien à rediriger les efforts vers celles où l’impact est resté faible ? Comment maintenir des impacts positifs en cas de diminution des ressources financières ? Comment gérer les attentes de la population vis-à-vis des impacts attendus ?

Les réponses sont spécifiques au contexte et il n’existe pas de « bonne » ou de « mauvaise » réponse à ces questions. Cependant, les résultats éclairent des réponses possibles qui (de même) doivent être vérifiées à la lumière de la théorie du changement du FLEGT, et éventuellement donner lieu à de nouvelles stratégies en vue d’en augmenter l’impact.

Pour en savoir plus, lire l’article complet ici.

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Cette recherche fait partie du Programme de recherche du CGIAR sur les forêts, les arbres et l'agroforesterie, qui est soutenu par les Donateurs Fonds CGIAR.
Cette recherche a été possible grâce à l'aide financière du Programme FAO-UE FLEGT
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