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Dans le bassin du Congo, l’irrégularité des précipitations et des débits de l’eau menacent les moyens de subsistance des populations rurales

La disponibilité en chenilles comestibles a chuté de plus de 85 pour cent
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Un doctorant mesure la circonférence d’une Funtunia Africana dans la réserve forestière près du village de Masako. Kisangani, République démocratique du Congo. CIFOR / Ollivier Girard

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D’après les scientifiques, au cours des 20 dernières années, les populations vivant dans les forêts du bassin du Congo ont remarqué d’importants changements dans leur environnement naturel. En effet, les habitants signalent que non seulement la région est devenue plus chaude, mais aussi la durée et l’intensité de la saison des pluies sont plus irrégulières.

La baisse des précipitations entraîne des conditions climatiques plus sèches, réduisant le débit de l’eau, créant ainsi une conjoncture difficile et imprévisible pour les communautés rurales dont les moyens de subsistance sont tributaires des forêts et des cours d’eau locaux.

Situé dans l’ouest de l’Afrique équatoriale et s’étendant sur six pays, le bassin du Congo abrite près de 100 millions de personnes. Le fleuve Congo et ses petits affluents d’eau douce traversant la région, constituent environ 30 % des ressources en eau douce du continent, assurant ainsi l’équilibre hydrique climatique à l’échelle locale et régionale.

Les scientifiques du Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) estiment que jusqu’à 95 % de la pluviométrie provient du recyclage de l’humidité des forêts de la région.

L’écosystème tropical abondant procure une biodiversité unique, fournissant des habitats à des centaines de variétés de poissons, d’escargots, de grenouilles et d’autres espèces aquatiques, dont beaucoup font partie de l’alimentation locale. D’après les experts, en tant que vaste puits de carbone, le bassin contribue à contrebalancer le réchauffement et le changement climatique.

Pour en savoir davantage sur les conséquences de la modification hydrologique sur les moyens de subsistance dans la région, Denis Sonwa, scientifique au CIFOR basé au Cameroun, a mené des recherches au sein de trois zones du bassin, élaborant des profils basés sur des études de terrain, des données préexistantes, et des entretiens menés avec les populations locales.

Sonwa a souligné que l’idée fondatrice du projet était d’éclairer les politiques environnementales et économiques stratégiques. Il a auparavant étudié la variabilité hydro-climatologique et ses impacts sur l’économie et les moyens de subsistance des populations rurales en tant que responsable coordinateur du projet « Forêts du Bassin du Congo et Adaptation au Changement Climatique » (CoFCCA) du CIFOR, pour lequel un travail de terrain a été effectué entre les années 2000 et 2010.

« Les mesures d’adaptation et d’atténuation climatique ne peuvent être conçues ou mises en place sans une meilleure compréhension de la dynamique des changements des écosystèmes », a-t-il rappelé.

MISSION EXPLORATOIR

Entre 2008 et 2010, les scientifiques ont mené des recherches sur le terrain dans les bassins versants des rivières So’o au Cameroun et Mpoko en République centrafricaine (RCA), ainsi qu’auprès des populations de Masako dans les faubourgs de Kisangani en République démocratique du Congo (RDC).

« Nous avons effectué un examen plus approfondi des conséquences potentielles des perturbations du débit de l’eau sur les moyens de subsistance », a expliqué D. Sonwa, dont l’équipe composée de scientifiques de l’Université de Yaoundé (Cameroun), de l’Université de Bangui (RCA) et de l’Université de Kisangani (RDC), a mesuré les changements d’humidité.

L’équipe de scientifiques a compilé les données sur la base des tendances observées en matière de températures, de précipitations, de débit et de qualité de l’eau afin de déterminer les conséquences sur les moyens de subsistance et l’économie locale.

Il est clairement apparu que dans le bassin versant de la rivière Mpoko, le nombre de chenilles avait chuté de façon spectaculaire en 2009. De plus, les insectes, principale source de nourriture dans les villages locaux, sont apparus plus tôt que d’habitude cette année, et étaient non seulement plus petits mais avaient aussi une espérance de vie plus courte. Ainsi, les ménages vivant dans la savane boisée ont récolté en moyenne 20 kilogrammes de chenilles contre auparavant 145 kilogrammes, ce qui représente une perte de 86,2 %.

Les chercheurs ont appris que la disponibilité en champignons a également dégringolé dans la région pour cette même année. Ainsi, les ménages ont en moyenne récolté 10 kilogrammes de champignons contre auparavant 85 kilogrammes, ce qui représente une baisse de 88,2 %.

En outre, les pêcheurs se sont plaints d’une chute spectaculaire des réserves en poissons le long de la rivière Mpoko, petit affluent de la rivière Oubangui, elle-même affluent majeur du fleuve Congo.

D’après les scientifiques qui ont publié leurs conclusions dans la revue Sustainability, la température annuelle moyenne dans le bassin versant de la rivière Mpoko a augmenté d’environ 1 degré, passant d’environ 26 degrés Celsius à un peu plus de 27 degrés Celsius entre 1990 et 2015, ce qui représente une augmentation moyenne d’environ 3 % par décennie. Ainsi, la saison des pluies commence maintenant plus tôt, et davantage de pluie tombe en décembre, alors que le mois de février est désormais généralement sec.

Ces changements sont dévastateurs pour les agriculteurs dont les champs ne sont peut-être pas prêts à être plantés à temps pour bénéficier des bienfaits des pluies, et qui décident de semer prématurément sans anticiper les retards. Les variations climatiques par rapport aux normales saisonnières signifient que les agriculteurs peuvent perdre leurs récoltes, car ne sachant pas qu’ils devraient planter différentes cultures.

« Ce genre d’irrégularité est maintenant caractéristique de la région, et conduit souvent à de piètres récoltes », a commenté D. Sonwa.

Les scientifiques ont recueilli un témoignage similaire dans le bassin versant de la rivière So’o, où les températures annuelles d’environ 24 degrés Celsius en 1980 ont augmenté en moyenne d’un demi-degré à un taux d’environ 1,7 % jusqu’en 2010. Les moyennes des précipitations fluctuent en fonction des saisons pluvieuses et humides, et environ 75 % des personnes ont déclaré aux scientifiques avoir été affectées.

« Le bassin versant a connu des perturbations climatiques, qui influent sur le début de la saison des pluies et la quantité de précipitations, dégradant ainsi le cycle de l’eau », a déclaré D. Sonwa avant de poursuivre : « Cela a conduit à une diminution de l’approvisionnement en eau, ce qui a été préjudiciable pour l’agriculture, et a réduit la biodiversité aquatique, notamment les réserves en poissons ».

D’après les recherches, la réserve forestière de Masako a également connu une diminution des chenilles, des escargots, des champignons et des fruits sauvages. De plus, à Masako, la température annuelle moyenne de 24,5 degrés Celsius (entre 1971 et 2001) est passée à 27,3 degrés Celsius à partir de 2001. Dans l’ensemble, sur une période de 30 ans, les précipitations ont diminué de 48 millimètres, et la température a augmenté de 2,8 degrés Celsius. Dans cette région, les agriculteurs ont indiqué qu’une saison plus longue et plus sèche avait entraîné une baisse de la production agricole, aquatique et forestière.

« Dans cette région, nous avons constaté que le rythme des espèces agricoles a été bouleversé en raison de leur incapacité à se reproduire à des températures plus élevées ou à cause d’un manque total d’eau là où les rivières se sont asséchées », a déclaré D. Sonwa.

La réduction de la qualité de l’eau à Masako est une autre conséquence du réchauffement et de l’assèchement de la région, alors que le cycle de l’eau devient plus instable à cause du changement climatique. En effet, les sources sont souvent polluées et abandonnées en raison de la dégradation forestière causée par la proximité des fermes et des ménages.

Cette perte forestière signifie que les femmes et les enfants doivent parcourir de longues distances à pied, souvent deux fois par jour, pour récupérer et transporter des récipients d’eau potable issue de sources naturelles forestières, et pesant 20 kilogrammes.

« Nous avons observé que le cycle de l’eau dans les forêts change progressivement à son tour. L’écologie, la biodiversité et les moyens de subsistance tributaires des ressources sont négativement impactés », a noté D. Sonwa avant d’ajouter : « Nos conclusions confirment ce que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) des Nations Unies a déjà signalé, à savoir qu’en Afrique, les précipitations tropicales diminuent ».

Citant plusieurs sources, les scientifiques du CIFOR indiquent dans le document que les projections à long terme prévoient une diminution des précipitations de 17 % d’ici 2090. Moins de pluies entraînera une diminution du débit des eaux de surface et souterraines, alors que les bassins versants génèreront moins d’eau pendant les périodes de faibles pluies.

Ces changements au niveau de l’eau potable, de l’agriculture et des produits forestiers non ligneux, ont des conséquences négatives pour la sécurité alimentaire et la santé, soulignant donc la nécessité de traiter l’adaptation au changement climatique au niveau des bassins versants comme un défi multisectoriel.

« Le manque d’infrastructures de développement rend la population plus vulnérable », a souligné D. Sonwa.

Des efforts pour promouvoir la gestion forestière durable dans la région sont en cours par la Commission des Forêts d’Afrique Centrale (COMIFAC), qui travaille dans le cadre de la REDD+ (Réduction des émissions liées à la déforestation et à la dégradation des forêts), une initiative politique pour une gestion forestière durable adoptée lors des négociations des Nations Unies sur le climat en 2013, et reconnue dans l’Accord de Paris de 2015. De plus, la Commission Internationale du Bassin Congo-Oubangui-Sangha (CICOS) travaille sur des stratégies relatives à l’eau.

« Dans l’ensemble, nous devons mener davantage de recherches en travaillant avec les communautés pour garantir que les moyens de subsistance restent durables », a résumé D. Sonwa avant de conclure : « Nous recommandons aux décideurs politiques de prendre en considération ces changements dans les bassins versants lorsque des actions environnementales et de développement sont mises en œuvre dans le bassin du Congo ».

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Cette recherche fait partie du Programme de recherche du CGIAR sur les forêts, les arbres et l'agroforesterie, qui est soutenu par les Donateurs Fonds CGIAR.
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